A en croire son fils Vivian dans la biographie qu'il consacra à sa mère (The Romantick Lady), la rédaction de la nouvelle qui fut à l'origine du roman A Little Princess (paru en 1905) débuta en décembre 1885, année où Frances, dont la santé était incertaine, venait d'emménager à Washington. Il lui fallut d'ailleurs deux années pour parachever sa création puisqu'elle ne fut publiée dans le St. Nicholas Magazine qu'en décembre 1887 sous le titre de Sara Crewe or What Happened at Miss Minchin's (Sara Crewe ou Ce qu'il arriva chez Miss Minchin) ; les lecteurs durent patienter jusqu'en février 1888 pour connaître le dénouement. Aussitôt, le 29 février 1888, Scribner's, l'éditeur de Frances, entreprit de la commercialiser en livre ; elle rencontra alors un succès immédiat.
Je pensais que la nouvelle n'avait jamais été traduite dans notre langue mais je me trompais. En effet, Le Petit Français Illustré, dont le sous-titre Journal des écoliers et des écolières désignait sans équivoque la destination, entama la parution de la nouvelle à l'endroit du jeune lectorat français dans son numéro 98 du 10 janvier 1891 (au prix de 10 centimes de franc). Une gravure originale en rapport ornait sa couverture, représentant l'artère londonienne de Fleet Street. Parallèlement, les très belles gravures de Reginald Birch furent conservées. Le dernier épisode sortit le 14 mars 1891. Le traducteur, figurant à la fin de chaque épisode sous les initiales G.L., demeure inconnu ; l'on ignore d'ailleurs si c'est à son instigation que certaines altérations furent opérées dans le texte. Ainsi le prénom de Sara s'orthographie Sarah dans la version française (alors que les deux sont recevables) ; de façon encore plus curieuse, le patronyme du Gentleman Indien se mue en Arrisford au lieu de Carrisford ; Ermengarde subit pareillement les outrages de la francisation dont on ne perçoit quère l'intérêt : Ermengarde Saint-John devient ainsi Ermengarde de Saint-Jean. Autre curiosité, cocasse : le professeur enseignant le français devient de sexe féminin ; à la défense du traducteur, il est vrai qu'il nous est plus commode d'y discerner l'ébauche de M. Dufarge, roman aidant (on notera incidemment que ses propos, qui en anglais sont restitués avec un accent français prononcé, font l'objet d'aucune altération dans cette traduction). Mais le plus singulier est peut-être encore le titre français : Princesse Sarah - Aventures d'une écolière anglaise. Si la dernière partie de ce titre fait écho à une autre nouvelle misérabiliste parue en 1890 dans ce même journal, Histoire de Deux Enfants de Londres, née sous la plume de Philippe Daryl, l'expression « Princesse Sarah » semble propre à notre langue : en effet, ainsi que cela a déjà été dit, le titre du roman se constituait de A Little Princess. Ce furent aussi les noms des adaptations réalisées en 1995 pour le cinéma et, en 2000, pour la scène. Quant aux autres adaptations anglo-saxonnes, elles se virent baptisées The Little Princess (pièce de théâtre de 1902, films de 1917, 1939, 1975 et 1986). Et c'est d'ailleurs cette traduction littérale qui est d'ordinaire retenue pour le roman en français. Quoi qu'il en soit, je ne sais si cela eut une quelconque incidence sur l'appellation de la série ou bien si cela résulte d'une coïncidence.
Quant à la qualité de la traduction, l'on pourra se forger une petite idée à partir d'une comparaison entre un extrait tiré du texte éponyme, de la traduction de 1891 et de celle faite par nos soins pour illustrer le site.
Le texte en anglais :
In the first place, Miss Minchin lived in London. Her home was a large, dull, tall one, in a large, dull square, where all the houses were alike, and all the sparrows were alike, and where all the door-knockers made the same heavy sound, and on still days--and nearly all the days were still-- seemed to resound through the entire row in which the knock was knocked. On Miss Minchin's door there was a brass plate. On the brass plate there was inscribed in black letters,
MISS MINCHIN'S SELECT SEMINARY FOR YOUNG LADIES
Little Sara Crewe never went in or out of the house without reading that door-plate and reflecting upon it. By the time she was twelve, she had decided that all her trouble arose because, in the first place, she was not "Select," and in the second she was not a "Young Lady."
La traduction de 1891 :
Mademoiselle Minchin demeurait à Londres. Sa maison, grande, triste, haute, donnait sur un square aussi triste et aussi sombre que la maison.
Dans ce square, maisons, arbres, moineaux, se ressemblaient entre eux, avaient comme un air de famille ; les marteaux résonnaient sur les portes du même bruit lourd, les jours où tout était silencieux, et presque tous les jours étaient silencieux à l'entour de ce square.
Sur la porte de mademoiselle Minchin, il y avait une plaque en cuivre, sur cette plaque il y avait gravé en lettres noires :
Mademoiselle Minchin
Pensionnat aristocratique de jeunes demoiselles
La petite Sarah Crewe ne passait jamais devant cette porte sans lire cette inscription et sans y réfléchir.
A douze ans, la fillette était arrivée à cette conclusion que tous ses chagrins venaient de là, c'est-à-dire de ce qu'elle n'était pas de naissance aristocratique, et puis de ce qu'elle n'était pas une « jeune demoiselle ».
La traduction de Petite Princesse :
En premier lieu, Miss Minchin vivait à Londres. Sa maison était une grande, haute et triste maison, dans un grand square triste, où toutes les maisons se ressemblaient, où tous les moineaux étaient pareils, et où tous les marteaux faisaient le même son lourd, qui, les jours silencieux _ et presque tous les jours étaient silencieux _ paraissait résonner à travers toute la rue dans laquelle le marteau était frappé. Sur la porte de Miss Minchin, il y avait une plaque en cuivre. Et sur celle-ci, l’on pouvait y lire, inscrit en lettres noires :
PENSIONNAT STRICT POUR JEUNES DEMOISELLES
DE MISS MINCHIN
La petite Sara Crewe ne rentrait ni ne sortait jamais de la maison sans lire la plaque sur la porte et sans réfléchir à son propos. Lorsqu’elle eût douze ans, elle décida que tous ses ennuis survinrent parce que, d’abord, elle n’était pas « Stricte », et qu’ensuite, elle n’était pas une « Jeune Demoiselle ».
« Select » me posa des difficultés lors de la traduction en raison des connotations que le terme véhicule ; privé constituait un choix judicieux mais empêchait de faire le lien avec la suite du récit où Sara croit deviner les raisons pour lesquelles elle fut si durement traitée. La traduction de 1891 élude ce problème en s'arrogeant la liberté d'y substituer le mot « aristocratique » ; sans doute cela avait-il un parfum exotique dans la France républicaine de 1891, voire militant _ les querelles entre royalistes et républicains demeuraient vivaces : la République ne fut instituée, à la chute du Second Empire, qu'à titre transitoire. Cela n'en constitue pas moins une fantaisie : personne ne se recommande d'une telle condition dans la nouvelle pas plus que l'on oppose à Sara ses origines roturières. Et puis si d'aventure elle s'était amusée à se croire une princesse au milieu de véritables enfants d'aristocrates, elle se serait attirée des piques des plus acerbes, outre le fait que cela amoindrit l'une des leçons dispensées par le récit : est une princesse celle qui se comporte comme tel, c'est-à-dire en faisant montre de noblesse d'âme, non en se prévalant d'un rang acquis par le seul mérite de la naissance. Outre le passage à propos de la femme de chambre prêtant des livres romantiques où des aristocrates s'éprennent de gitanes et de vendeuses d'oranges (lequel est altéré puis ces propos sont censurés au profit d'une remarque avisant que la domestique était dotée d'une éducation supérieure à sa condition), une scène s'avère particulièrement édifiante à propos de ces sentiments républicains.
Le texte en anglais :
And she plunged once more into the gory records of the French Revolution, and told such stories of it, and made such vivid pictures of its horrors, that Miss St. John was afraid to go to bed afterward, and hid her head under the blankets when she did go, and shivered until she fell asleep. But afterward she preserved lively recollections of the character of Robespierre, and did not even forget Marie Antoinette and the Princess de Lamballe.
"You know they put her head on a pike and danced around it," Sara had said ; "and she had beautiful blonde hair ; and when I think of her, I never see her head on her body, but always on a pike, with those furious people dancing and howling."
La traduction de Petite Princesse :
Et elle se plongea une fois de plus dans les souvenirs sanglants de la Révolution française et en narra de telles histoires, fit des tableaux si vivants de ses horreurs, que Miss St. John fut effrayée d'aller ensuite se coucher au point de se cacher sous ses couvertures et de trembler jusqu’à ce que le sommeil la saisît. Mais par la suite elle conserva des souvenirs animés des personnages de Robespierre, et n'oublia pas même Marie Antoinette et la Princesse de Lamballe.
« Tu sais qu'ils ont mis sa tête au bout d'une pique et qu'ils ont dansé autour, avait dit Sara ; et elle avait une chevelure blonde magnifique ; et quand je pense à elle, je ne vois jamais sa tête sur son corps, mais toujours sur une pique, avec ces gens furieux dansant et braillant. »
La traduction de 1891 :
Et elle se replongea dans les récits magnifiques et sanglants de la Révolution : elle s'enflamma si bien à peindre l'enthousiasme patriotique des volontaires, ces « va-nu-pieds superbes », elle s'attendrit avec une émotion si communicative sur le sort du doux poète André Chénier, l'une des plus pures victimes de ces temps agités, que mademoiselle de Saint-Jean, ce soir-là, toute à la vision de ces scènes pathétiques que Sarah avait évoquées à ses yeux, de longtemps ne put s'endormir. Mais un souvenir très vif lui resta de cette grande époque et elle n'oublia plus jamais Marie-Antoinette et le supplice de la princesse de Lamballe.
Comme son titre l'indique, la nouvelle est très factuelle et elle se focalise presque exclusivement autour du personnage de Sara (qui empreinte d'ailleurs beaucoup au caractère de l'auteur, contrairement au Petit Lord Fauntleroy qui est davantage une peinture de Vivian, l'un des deux fils de Frances). Ainsi, la liste des personnages est considérablement restreinte par rapport au roman : Becky et Mel n'existent pas (il semblerait que ce fût la pièce de théâtre qui donnât à l'auteur l'idée de les introduire ou, tout du moins, d'ajouter de nouveaux éléments à la trame de la nouvelle). Le caractère de Sara est beaucoup plus âpre. Les personnes ne connaissant que la Sarah du dessin animé seront grandement surpris par sa rudesse ! Toutefois, il n'y a pas de changements notoires entre la nouvelle et le roman quant aux principaux points de l'intrigue (rien à voir avec la série qui, elle, introduit beaucoup d'éléments tout en conservant néanmoins la fin originelle). |