Ce prologue n'est disponible que dans la v.o. de l'anime. Il dépeint l'arrivée d'un steamer depuis les blanches falaises de Douvres jusqu'au port de Londres, au fil de la Tamise. Quoiqu'on ne l'aperçoive à aucun moment, on présume que c'est à bord de ce navire que Sarah, accompagnée de son père, s'était embarquée depuis Bombay. Le prologue fournit de surcroît un renseignement important puisqu'il permet de dater les événements, l'année retenue pour le début de la série étant 1885 (voir à ce sujet le dossier retenant une autre date).
 
Le navire chemine, laissant derrière lui un sillage bordé d'une frange phosphorescente : sur la gauche, une longue file de lumières, chapelet d'étoiles qui semble danser sur les vagues, annonce que l'on est à la hauteur de Douvres. On voit poindre l'aurore sur un point inattendu du ciel, car chacun est désorienté par les bordées courues pour éviter les bas-fonds, et les premières lueurs vont accuser dans la brume les maisons de Ramsgate, environnées de villas jetées comme des fleurs parmi les touffes d'arbres. Ces cottages se nomment des maisons à thé. Plus loin, c'est Margate, couronnant une falaise lisse et pâle comme un mur, piédestal qui foule un lit de goémons noirs, et porte la ville assise sur un coussin de verdure. Margate étale ses grandes maisons de brique brune percées de fenêtres sans nombre, et son clocher massif à la cime dentelée. (...) Peu à peu la côté s'aplatit ; sur la droite, un banc de sable, mince ligne de bistre, vient endiguer la mer ; on se croit à l'entrée de la Tamise ; mais derrière cet ourlet de terre, une voile apparaît dans les airs. C'est la mer qui se révèle par delà. A mesure que le navire incline à l'ouest, l'intérêt se concentre sur la grève anglaise, où l'on voit deux tours d'un aspect triste, Two Sisters. Là, dit-on, sont venues échouer deux jeunes filles, en mémoire desquelles on a élevé ce monument. Puis l'on découvre, au revers d'un coteau gris, les maisons blanches et closes d'Herneby, ville de bains, qui se mire tout entière dans l'eau bleue, comme une cité orientale. Un second banc de sable, célèbre pour le naufrage de l'Adélaïde, marque, dit-on, l'entrée de la Tamise, et comme, néanmoins, on ne voit la terre que d'un seul côté, il faut accepter l'idée paradoxale d'un fleuve qui n'a qu'un bord. C'est à la hauteur de Barnstaple, enfoncée dans la côte violette, que l'on voit enfin émerger des flots, l'autre rive dentelée, mince et sombre comme la lame émaillée d'une scie. (...) Ce n'est pas avant cinq à six heures que l'on arrivera à Londres. (...) A partir de Gravesend, la Tamise est un bras de mer. On pourrait même la définir ainsi, de la Manche jusqu'à Londres, où l'on signale encore dix à douze pieds de marée. (...) C'est devant Gravesend que l'on commence à subir l'impression étrange que fait éprouver la contemplation de l'Angleterre. A droite, le littoral du comté d'Essex est bas, aride et gris ; la Tamise prend la couleur du plomb. A gauche, la ville de Gravesend est blême et lugubre avec coquetterie. C'est là que je vis le premier échantillon de la fantasque architecture du pays. Les bains Clifton sont rigoureusement gothiques, et chaque ogive est surmontée d'un minaret à la turque. (...) Plus on avance, plus les embarcations se multiplient. Bientôt la campagne entière est envahie par les navires ; car la Tamise décrit des courbes nombreuses. On la laisse fuir à droite, à gauche ; et au-delà des rivages bas qui en masquent les sinuosités, on voit circuler à travers les terres les cheminées des steam-boats, les voiles tendues des bricks, des trois-mâts, qui se jouent des les airs pêle-mêle avec les ormeaux, les tilleuls et les chênes. (...) C'est ainsi que l'on atteint Woolwich, ville toute militaire et maritime, contenant un arsenal, une fonderie de canons, une caserne, un parc d'artillerie, une école militaire et de vastes chantiers de constructions navales. (...) En quittant Woolwich, on découvre à l'horizon, un peu sur la gauche, les dômes jumeaux de Greenwich, autour desquels on doit décrire un cercle de deux lieues pour arriver à Londres. Les neuf milles qu'il reste à parcourir avant d'amarrer à Custom-House sont rapidement franchis (...). Le mouvement envahit enfin la rive gauche de la Tamise, et si longtemps solitaire ; des hangars, des usines, des bâtisses çà et là disséminées, préparent le voyageur au panorama de la grande ville qu'il va découvrir à sa droite, sur ce bord gardé par de longs chapelets de navires. Déjà circulent les watermen, bateaux à vapeur très-peuplés, vastes omnibus qui desservent le littoral, au nombre de quatre cents. On les voit glisser côte à côte, pêle-mêle avec les chasse-marée, les bricks, les trois-mâts de la Compagnie des Indes et les bâtiments de toute sorte, entre lesquels voltigent des nuées de barques. (...) Des vaisseaux, rangés au travers le long de ce boulevard liquide, laissent entrevoir dans les clairières d'une forêt de mâts, une cohue étrange de magasins, d'entrepôts, de tavernes, d'appentis, de manufactures ; autres nefs que surmontent d'immenses cheminées de brique, mâtures massives et hardies. (...) Puis, on voit se développer sur l'une et l'autre rive, cette Babel monstrueuse du commerce des deux mondes, avec ses deux cent mille cheminées, obélisques vomissant la fumée et la flamme ; avec ses clochetons pointus, qui se comptent par centaines ; ses longues maisons de brique noire, couvertes de tuiles rouges, gigantesques degrés qui servent de base au dôme de Saint Paul, modèle de notre Panthéon.
Francis Wey, Les Anglais chez eux - esquisses de mœurs et de voyage (1854)
 
Le steamer des Crewe.
Après avoir quitté Bombay, en Inde, le steamer à bord duquel voyage M. Crewe et sa fille a traversé la mer d'Oman puis a pénétré dans le golfe d'Aden avant de remonter la Mer Rouge. Le canal de Suez franchi, leur navire a gagné le détroit de Gibraltar après s'être jeté dans la Mer Méditerranée. De là, dans l'Atlantique, il lui a fallu remonter jusqu'à l'estuaire de la Tamise.
 
Les passagers se réjouissent à la vue des falaises de Douvres.
Les falaises crayeuses de Douvres sont en vue. Pour l'anecdote, le nom d'Albion, désignant l'Angleterre (ainsi dans l'expression Perfide Albion), aurait pour origine la couleur de ces falaises qui s'imposent au voyageur venant du continent (alba signifiant blanc en latin). La mer y est souvent agitée et le mal de mer, un problème constant pour les infortunés n'ayant pas le pied marin. Les guides de voyage abondaient en conseils souvent loufoques pour y parer.
 
Au bout de deux ou trois heures, une ligne blanche sortit de la mer comme un nuage : c'était la côte d'Angleterre, qui doit à la couleur de ses rivages son nom d'Albion, sur lequel les vaudevillistes ont fait tant de couplets. Regardez... [ Lire la suite ]
Théophile Gautier (1811-†1872), Une journée à Londres (1842)
 
Il me sembla que j'étais tombé dans le chaos. Un bruit de voitures que je ne voyais pas, des sifflements produits par des trains qui passaient je ne sais où, une confusion de lumières venant d'en haut et d'en bas, de tous les côtés et à toutes les hauteurs, un brouillard qui ne me laissait reconnaître ni les formes ni les distances, un va-et-vient de gens qui avaient l'air de s'enfuir : tel fut le premier spectacle qui s'offrit à moi.
Edmondo de Amicis, Souvenirs de Paris et de Londres (1874)
 
Le steamer à bord duquel est Sarah avance sur la Tamise.
Voiles relevées, le steamer remonte paresseusement la Tamise à destination du port de Londres où débarqueront ses voyageurs. Au premier plan, plusieurs cheminées crachent leur fumée, comme pour mieux souligner ces mots de Verlaine _ "Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible!". Gigantesque, enfumée (c'est la Babylone noire, dit-on), tentaculaire et grouillante, la cité compte autant de farouches détracteurs que de fervents admirateurs.

Plat comme une punaise qui serait noire, London ! Petites maisons noirousses ou grands bahuts « gothiques » et « vénitiens ».
Paul Verlaine, lettre adressée à E. Lepelletier (vers le 20 novembre 1872)
 
Si l'on arrive par un beau soleil, on découvre, en même temps que Saint-Paul et Westminster, la longue ligne des quais de la Tamise. On peut mesurer les piles gigantesques des ponts, l'étonnante largeur du fleuve, houleux et sombre comme une mer. On voit passer en bas les bateaux d'excursions, grands et lourds, membrés comme nos chalands de marchandises. On sent qu'on est bien définitivement plongé dans un milieu nouveau, que, jusqu'au retour, on sera comme écrasé sous le poids de spectacles énormes, d'où la grâce est absente, d'où la beauté ne jaillit que par l'immensité de l'effort.
Si l'on arrive par le brouillard, _ et il y a plus de chances pour qu'il en soit ainsi, _ on est pris de tristesse en face de la teinte noire qui recouvre toutes choses, qui confond tout, le ciel et l'eau, le sol et les maisons.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
Le steamer a donc remonté un à un les méandres de la Tamise, passant sous les arches et les piliers de ses ponts multiples. Ainsi, aux abords de la capitale, le pont suspendu de Hammersmith aura été le premier à s'offrir à la vue de Sarah, avec ses deux piliers gigantesques fermement enracinés dans le lit du fleuve tel les jambes d'un géant issu des vieilles légendes saxonnes (si l'on place la série postérieurement à 1887 ; voir le dossier à ce sujet) ; là, la Tamise décrit une courbe plongeant vers le sud, pour border Fulham, sur la gauche du navire, avant de se redresser pour s'étirer paresseusement.
Depuis le bord, à bâbord, la petite aura vu la masse du palais de Fulham, la demeure de l'évêque de Londres, avant que le navire ne s'engage sous le pont de Putney. A cet endroit, la Thames River, puisque c'est ainsi que Sarah appelle le fleuve dans son idiome maternel, cesse brièvement sa progression toute en sinuosités arrivée à Wandsworth ; puis elle reprend son ascension à destination d'une succession de méandres, obliquant en direction du nord. Passé le pont de Wandsworth Bridge, la fillette aura été probablement frappée par le contraste saisissant entre la rive gauche, où est établi Wandsworth, et sa proche voisine, Battersea, densément peuplée, et leur vis-à-vis, Fulham, parsemé de quelques îlots bâtis en guise de constructions, comme si la bourgade était parvenue à contenir pour un temps les assauts incessants de la métropole, lancés à coups de briques et de mortiers ; les noms des lieux bordant les berges, avec leur accent agreste, parlent d'ailleurs d'eux-mêmes : Hurlingham Park, Market Gardens, The Town Meadows… Sur la gauche, alors que l'on s'approche déjà sensiblement de Chelsea, par-delà le bassin de Railway Dock, Sarah aura distingué les silhouettes des bâtiments de l'Imperial Gas Works. Le fleuve infléchit son parcours à cet endroit pour poursuivre en direction de l'est. Dès lors, Chelsea commence, avec son lacis de maisons.
 
On laisse à gauche le parc de Battersea, le pont suspendu de Chelsea, le pont de Victoria. Plus loin, sur la rive opposée de la Tamise, se montrent les immenses ateliers de M. Cubitt, la prison de Millbank, puis, au delà, le Parlement ; l'horizon de maisons se resserre de tous les côtés. On dépasse le palais archiépiscopal de Lambeth (...).
Élisée Reclus, Londres Illustré (1865)
 
Londres se révèle d'abord par de larges avenues garnies de trottoirs et bordées de commodes habitations composant les villages qui s'y agglomèrent successivement et en reculent chaque jour les limites ; il se révèle ensuite par un immense dôme de fumée qui plane éternellement sur les toits en briques d'un rouge sombre, de ses maisons basses et à petites fenêtres, déjà au nombre de près de deux cent mille ; puis encore par les clochers d'innombrables églises, dont la plus grande, celle de Saint-Paul, est elle-même dérobée par ce vaste brouillard ou amas fumant qui, presque toute l'année, intercepte les rayons du soleil. Plus on avance, plus le spectacle devient animé, imposant, gigantesque. Ce n'est pas, toutefois, que la vue de ces bâtiments, composés de deux et au plus trois étages, noircis par la fumée de charbon, et d'une construction triste et uniforme, attire votre attention, elle en serait bien vite rassasiée ; mais vos yeux sont charmés par l'élégance de ces grilles en fer qui garantissent les quatre marches de la porte extérieure et les fenêtres du rez-de-chaussée de chaque maison, et longent les trottoirs en dalles, trottoirs de 2 mètres de large, au bord desquels, de 5 en 5 mètres, s'élèvent, sur des pivots en fer d'un mètre et demi de hauteur, les réverbères, dont le gaz éclaire les rues pendant la nuit et y jette une lumière presque aussi vive que celle du jour.
Abbé Jean-François Robert, Voyage à Londres (1851)
 
Le navire dépasse Battersea Bridge, pont reliant Chelsea à Battersea ; cet ouvrage en bois, bâti en 1771, « hideux et dangereux » précise un chroniqueur à l'attention des touristes, avec ses dix-neuf arches aux écarts irréguliers, constituait un
risque d'écueil continu pour les navires et plus d'un heurta ses piliers. Battersea Bridge fut finalement démoli à la fin de 1885, de sorte que si l'on respecte scrupuleusement la chronologie de la série (censée se dérouler en 1885), Sarah aura connu le vieux pont et son successeur, en fer, dont la construction s'étala de 1886 à 1890 (la photographie, prise en 1875, montre l'ancien pont au premier plan ; derrière figure Wandsworth Bridge. Le steamer des Crewe se dirigerait donc vers le coin inférieur gauche). A supposer que l'on soit toujours dans la journée, la petite aura peut-être eu le loisir d'assister au spectacle des steamboats déversant leurs passagers en quête s'excursion à la jetée de Chelsea Pier, contiguë au pont. Tout de suite après, l'Albert Bridge, ainsi nommé en l'honneur de feu le prince consort, se sera dressé de toute sa superbe devant leur bateau. Avec les quais de Chelsea Embankment, naissant à hauteur du pont de Battersea Bridge, la rive droite offre d'elle-même un spectacle propret et rangé, avec le Chelsea Hospital qui, avec ses deux ailes imposantes et ses jardins carrés à la française, revêt des allures de manoir seigneurial. La rive gauche présente un aspect bucolique puisque le parc de Battersea épouse ses contours ; les nombreux terrains de cricket de ce dernier n'auront pas manqué d'éveiller quelque intérêt chez M. Crewe, bien que la saison sportive fût close.
Avec les quais de Chelsea Embankment,
naissant à hauteur du pont de Battersea Bridge, la rive droite offre d'elle-même un spectacle propret et rangé, avec le Chelsea Hospital qui, avec ses deux ailes imposantes et ses jardins carrés à la française, revêt des allures de manoir seigneurial. La rive gauche présente un aspect bucolique puisque le parc de Battersea épouse ses contours ; les nombreux terrains de cricket de ce dernier n'auront pas manqué d'éveiller quelque intérêt chez M. Crewe, bien que la saison sportive fût close.
A l'extrémité est du parc, le pont de Chelsea bridge se lance vers Chelsea ; comme un jumeau, à quelques encablures, celui du Victoria Railway Bridge fait de même si ce n'est, comme son nom l'indique, qu'il ne charrie que les voyageurs de chemins de fer d'une rive à l'autre. Celui-ci franchi, en regard des demeures bourgeoises de Chelsea, Battersea se fait industrieuse, avec ses multiples bassins du Vauxhall & Southwark Water Works, approvisionnant en eau cette partie de la capitale, et les bâtisses du London Gas Works ; quelques corps de gares massifs, comme ceux du London & Southampton Railway, et du Nine Elms, achèvent le tableau. L'on est déjà parvenu à la hauteur de Kennington, sur la rive gauche ; là, contrairement à la berge opposée, les habitations se mêlent aux usines et aux entrepôts. Les interminables rangées de maisons en briques ternes, où se niche la population ouvrière, désolent le cœur. Dire, qu'à vol d'oiseau, l'on est tout près du pensionnat ! Avec courage, la Tamise reprend son ascension vers le nord, comme si elle tentait d'échapper aux miasmes vomis par les cheminées d'usines.
A cet endroit, les neuf arches de fer du pont de Vauxhall sont autant de sentinelles gardant le fleuve. Justement, si Vauxhall, sur la rive droite, n'offre que peu d'intérêt avec ses débarcadères et ses façades briquetées, avant que ne naissent les quais d'Albert Embankment (lesquels désignent en réalité un aménagement des berges destiné à permettre aux promeneurs de musarder), peut-être l'attention de Sarah aura-t-elle été piquée par la bâtisse sise immédiatement après le pont. Non pas que son activité soit propice à enfiévrer l'imagination,_ ça n'est jamais qu'une distillerie de gin et de vinaigre et il y en a bien d'autres dans Lambeth et Southwark,_ mais le patronyme de son propriétaire, Sir Robert Burnett, n'aura pas été sans susciter quelque rapprochement avec celui d'une célèbre romancière.
En face, sur la rive opposée, le pénitencier de Millbank se presse contre la berge ; le portail d'accès, débouchant dans Grosvenor Road, donne sur le fleuve. Avec sa structure rayonnante et ses tours d'angle rondes, la prison se vit attribuer le surnom de « French Bastille », petite anecdote qui n'aura pas été sans attiser la curiosité de Sarah dont l'engouement pour la Révolution française n'est plus à démontrer (ci-contre, une gravure de Thomas Shepherd, de 1828, montrant la prison). Peu après, le pont de Lambeth Bridge traverse à cet emplacement la Tamise ; ça n'est pas, c'est le moins que l'on puisse dire, le plus beau pont de Londres. Heureusement, sur la rive droite, la vue du Lambeth Palace, demeure des archevêques de Canterbury, noyé dans ses vastes jardins, aura racheté le spectacle.
Heureusement, sur la rive droite, la vue du Lambeth Palace, demeure des archevêques de Canterbury, noyé dans ses vastes jardins, aura racheté le spectacle.
A l'opposé, une succession de débarcadères avec une enfilade de façades se réclamant d'activités commerciales ne saurait rivalisé en matière de charme et d'esthétique. Tout de suite en amont, par-delà la promenade d'Albert Embankment et jouxtant le palais archiépiscopal, apparaît l'hôpital de Saint-Thomas, petit joyau de raffinement architectural avec ses huit pavillons rouge brique.
Juste en face, sur la rive adverse, comme pour se mesurer en élégance, la longue bâtisse gothique du Parlement, avec ses tours et ses guirlandes de clochetons, ravit elle-aussi l'admiration du spectateur, sans parler de la Clock Tower, dont la notoriété n'est plus à établir puisqu'elle abrite la cloche baptisée Big Ben. Pourtant cette vision a dû être bien fugitive, comme en témoignent les propos de Sarah lors de la promenade en fiacre avec son père : « Ecoute, c'est la cloche de Big Ben, comme c'est beau ! C'est exactement comme je me l'imaginais en lisant mon livre qui racontait des histoires sur Londres ! ». Soit l'enfant dormait à ce moment-là _ le jour paraît décliner sur la dernière illustration extraite du prélude _ quoique le caractère impétueux et curieux de Sarah s'accordât mal avec cela, soit la sensation de se retrouver au pied de la tour, en entendant son carillon scander les heures sur le Messie de Haendel, l'aura transportée de façon bien plus saisissante. On remarquera également, sur la photographie, les tours de l'abbaye de Westminster dépassant timidement de derrière la tour Victoria du Parlement (à gauche).
Pour clore ce magnifique panorama, le pont de Westminster se jette sur le fleuve ; sa fine silhouette épurée, mâtinée de proportions tout en élégance, culmine pour en faire le plus bel ouvrage jamais dressé sur la Tamise. Au-delà du pont, la berge de Lambeth ne présente plus qu'une continuité désolante de mornes façades, d'escaliers s'enfonçant dans l'onde malsaine et de jetées dont les noms s'égrènent comme une litanie, martelant que ce borough respire au rythme des fumerolles crachées par ses cheminées : Acre wharf, Parish wharf, Ordnance wharf, etc. M. Crewe aura peut-être évoqué, perdu parmi toutes ces bâtisses, le Governement Military Stores for India, prétexte à une leçon sur le rayonnement de l'Empire.
Délaissant cette triste vue, le regard de Sarah aura préféré embrasser la vision de l'autre rive, baignée par les quais de Victoria Embankment, gagnés sur la berge bourbeuse du fleuve, à la courbe gracieuse soulignée par une procession d'arbres ; en arrière-plan défilent les majestueuses façades de clubs raffinés ou de demeures somptueuses. Le pont de Hungerford Bridge se place malheureusement comme une césure en leur sein, avec la masse voûtée de la gare de Charing Cross. Les piliers du pont s'ancrent dans la vase comme autant de fûts d'arbres morts. Mais ce qui survient immédiatement aura probablement arraché des cris d'excitation à Sarah. Certes, la rive droite se terre derrière ses maisons besogneuses, avec quelques singularités comme la distillerie Lion, tout de suite au débouché du pont, dont la colossale statue léonine de couleur rouge, trônant sur son toit, passe pour, dit la rumeur, renfermer le secret de la formule permettant la fabrication de la Coade Stone, utilisée dans la sculpture et produite avec succès par seulement une entreprise de Lambeth.
Légèrement plus loin, avant d'aborder le pont de Waterloo, l'on ne peut manquer la silhouette de la Shot Tower. Avec quelque dédain pour son industrieuse voisine, la rive gauche se terre derrière ses quais frangés de haies de réverbères et d'arbres ; seule l'aiguille de Cléopâtre, cet obélisque ramené d'Égypte condamné désormais à garder les eaux noires de la Tamise, tranche parmi cet ordonnancement orchestré selon une parfaite régularité.
Derrière se reposent les bucoliques jardins de Victoria Embankment Gardens ceints sur leur longueur de véritables palais où, dans le silence d'épais tapis feutrés, de riches gentlemen s'emploient à tuer le temps. Mais il est une façade, disions-nous, qui aura sans nul doute valu à M. Crewe d'être assailli de questions : en effet, peu avant le pont de Waterloo, le très récent hôtel Savoy se pose comme un écrin pour un raffinement et un luxe difficilement imaginable.
Nombre de chroniqueurs abusèrent de superlatifs tout aussi exagérés que grotesques pour qualifier le pont de Waterloo Bridge ; nous nous bornerons à dire qu'avec ses piliers parés de doubles colonnes doriques, s'il ne manque pas d'allure, ça n'est pas non plus ce que le génie humain peut réaliser de plus joli. Passons un voile pudique sur la rive de Southwark, à gauche de Sarah, qui avec ses rimbambelles de cheminées, d'entrepôts et de magasins, manque de l'étincelle propice à capter le regard d'une enfant de huit ans.
C'est encore en face que les yeux sont attirés : Somerset House étire son interminable façade puis viennent les Inns, perdus dans la verdure de leurs jardins. Ceux qui se figurent qu'il s'agit là d'auberges se seront attirés un rire amusé de Sarah : le mot prend ici le sens de demeure et désigne un endroit où juristes accomplis, magistrats et avocats, mais aussi en devenir (étudiants prétendant au barreau ou à la judicature) voient mis à leur disposition chambres, salles de travail, bibliothèques, chapelles...
Ici meurt le ravissement né de l'espoir de balades sur Victoria Embankment puisque les quais s'achèvent à hauteur du pont de Blackfriars. Avec le dôme de la cathédrale Saint-Paul se
découpant dans toute se splendeur, la perspective aurait pu être enchanteresse, si ce n'était le pont jumeau enchaîné à celui de Blackfriars Bridge : la vue s'en trouve irrémédiablement gâchée par cet amas grossier de ferraille vibrant du fracas des locomotives le dévalant. Confronté à la multitude entremêlée d'appontements, de bassins et de bâtisses disposant d'un accès au fleuve, ceci sur la rive gauche, le visiteur devinera sans peine que l'on est bien proche des Docks, le port de Londres.
Pour une fois, c'est la berge de Southwark, baptisée ici Bankside, qui jure par son élégance devant le paravent de façades boutiquières qui lui obstruent à moitié Saint-Paul, le chef d'œuvre de Wren ; Mais il faudra attendre encore quelques jours à Sarah avant de pouvoir visiter l'endroit, leur navire poursuivant inexorablement sa progression. Son steamer s'approche donc maintenant de Southwark Bridge. Ce dernier franchi, la fillette aura accordé quelques secondes d'attention à la carcasse démesurée de la gare de Cannon Street : dans son axe, derrière, se trouve le cœur névralgique de la City, Mansion House Street, où se réunissent la demeure du Lord-maire, la Bourse et la Banque d'Angleterre. Plusieurs jetées de grande longueur sont à cet endroit autant de parapets protégeant la rive gauche ; il aura probablement fallu au capitaine de leur navire bien de l'adresse pour éviter les steamboats remplis des gens embarquant à Old Swan Pier. Vient un ouvrage, rejeton enfanté au cours de ce siècle, qui occupe l'emplacement de ce qui fut le plus ancien pont de Londres mais aussi le seul, chose incroyable lorsque l'on sait la vasteté de la capitale : London Bridge. Voilà l'occasion pour la petite de fredonner London bridge is falling down, célèbrissime comptine s'il en est.
 
London Bridge, vu depuis Southwark. A gauche du pont, on aperçoit the Monument, du haut de ses 61 mètres, dédié aux victimes du Grand Incendie (qui ravagea la capitale en 1666) ainsi que l'église de St Magnus the Martyr. L'ouvrage du London Bridge fut racheté par Robert McCulloch à la fin des années soixante pour être entièrement remonté, avec ses 10 276 pierres une à une, au lac Havasu, en Arizona.
 
Pardonnez-moi si je vous parle toujours de la Tamise, mais le panorama mouvant qu'elle déroule sans cesse est quelque chose de si neuf et de si grandiose, qu'on ne saurait s'en détacher. _ Une forêt de trois mâts au milieu d'une capitale est le plus beau spectacle que puisse offrir aux yeux l'industrie de l'homme.
Théophile Gautier (1811-†1872), Une journée à Londres (1842)
 
Le voyage touche presque à sa fin. Il aura fallu se frayer un chemin à travers le sillage des
innombrables esquifs papillonnant sur les eaux du fleuve, comme si les berges festonnées de jetées les attiraient. Southwark ne présente guère d'attrait à cet endroit, d'autant que la rive gauche a tôt fait de l'emporter sur sa triste rivale : Custom House, le bâtiment des douanes, montre sa longue façade semblable, avec ses portiques à colonnes, à un triptyque de temples échappés de l'Antiquité. Puis, sis un peu plus en contrebas, vient le Tower Subway ; M. Crewe, qui connaît Londres, aura révélé l'existence de ce tunnel, en fait un tube en fer fiché sous le lit fangeux de la Tamise. Pourtant, l'angoissant tunnel s'évanouit des pensées à la simple vue de ce qui se profile à côté, inquiétant : on se croit tout droit ramené à l'époque de Guillaume le Conquérant, période où, après que le fracas des armes se fût tu à la bataille de Hastings, l'Angleterre était devenue française. Du moins pour un temps. Avec son donjon, ses remparts ceints de créneaux et ses douves, sa lugubre Porte du Traître par laquelle l'on amenait les opposants du Roi promis à être suppliciés, la
Tour de Londres, si chère au cœur des Londoniens, s'offre tel un prétexte pour enflammer les esprits : Marie Stuart, William Wallace, Walter Raleigh, les deux petits princes assassinés, tous ces noms sont liés par le sang à l'histoire de cette sinistre forteresse. Mais pour qui aime à rêver et raconter d'épiques récits, existe-t-il plus belle source pour abreuver l'imagination ? Nul doute que, à l'instar de la Bastille qui a enfiévré celle de Sarah, la Tour aura produit un effet comparable.
 
(...) On aperçoit des myriades de mâts et de cordages, groupes de navires disposés en faisceaux et qui font supposer un autre bras de la Tamise envahissant la ville. Ce sont les docks ou bassins de Londres, de Sainte Catherine et de la Compagnie des Indes : des canaux creusés en aval de la Tamise y conduisent les vaisseaux qui y sont hébergés par milliers.
Francis Wey, Les Anglais chez eux - esquisses de mœurs et de voyage (1854)
 
Virant sur bâbord, le steamer se sera engagé dans le chenal menant aux Docks de St Katharine, contigu à la Tour ; passé le bassin conduisant aux deux docks, l'East Dock et le West Dock, le steamer aura emprunté l'un des deux pour y déposer ses passagers.

Une fois débarqué et ses bagages récupérés, M. Crewe aura fait héler un fiacre ou aura tout bonnement pris un steamboat, un bateau à vapeur, ces abeilles parcourant la Tamise en tous sens, à St Katharine's wharf, pour rejoindre leur hôtel, le Savoy.

Entrée d'un paquebot dans les docks londoniens.
 
  • Douanes
  • Liaison maritime Angleterre-Inde
  • Voyage de retour