| Le collège est devenu désert depuis le départ des élèves. En cuisine, James et Marie profitent de ce répit pour goûter avec indolence un repos bien mérité tant il est vrai que le spectacle de Sarah ployant sous le labeur a quelque chose d'épuisant pour leurs forces débiles d'adultes. Justement, la fillette accompagnée de Becky entre à l'instant. Cette dernière s'apprête à partir de bonne heure car un long trajet l'attend. Ce départ précoce contrarie Marie qui avait dans l'idée de lui faire accomplir une pléthore de tâches avant mais Sarah prend sur elle de les exécuter à sa place. Ce geste gêne Becky, embarrassée de laisser un surcroît de travail à sa compagne, mais celle-ci ne lui en tient pas rigueur. D'ailleurs, elle sollicite la permission pour son amie de prendre une petite collation avant de s'en aller. Le refus net des deux cuisiniers qui lui est opposé contraint Becky à partir le ventre vide, laquelle s'avoue peu affectée par leur attitude : la joie de retrouver les siens prime ces menus désagréments. Pour leur part, James et Marie maugréent : ils ne voient dans le départ de la gamine qu'un surplus de travail à venir même si, en réalité, ils escomptent bien se reposer sur Sarah. Au demeurant, la petite orpheline entame déjà sa journée de besognes ; Marie la gratifie au passage de paroles aimables lui promettant de passer de joyeuses vacances en leur compagnie. En attendant, dans le bureau de la directrice, Becky se voit remettre ses maigres émoluments : quelques malheureux shillings, salaire indigne pour toutes ces heures passées à peiner comme un forçat. Mlle Mangin lui glisse qu'elle devra être revenue avant que les vacances ne se terminent : il importe en effet que le pensionnat soit propre pour accueillir les élèves à la rentrée. Venue sur ces entrefaites, Sarah quémande la faveur d'accompagner Becky jusqu'à la gare. L'insistance de Mlle Amélia aura raison des réticences de sa sur qui se laisse fléchir. Les deux fillettes partent donc, clopin-clopant, par cette chaude journée d'été. Pourtant Becky est chagrinée et finit par s'en ouvrir à Sarah : la pensée de la délaisser l'attriste au point d'éclipser le bonheur de ses retrouvailles avec sa famille. Sarah essaie bien de la convaincre que rien ne saurait la réjouir davantage qu'elle profite de tout son soul de ses vacances, Becky affiche quelque réserve. Elle réussit néanmoins à détourner le cours de la conversation en lui rappelant qu'elle devait acheter des cadeaux avant de s'embarquer pour son Kent natal. Incontinent, Becky se dépêche de dépenser quelques piécettes dans un magasin de confiserie. Devant le tableau de toutes ces délicatesses étalées avec profusion, Sarah ne peut contenir un tressaillement, se remémorant une époque où elle pouvait jouir de tout cela sans se soucier nullement de vulgaires questions d'argent. Aujourd'hui, plongée dans le dénuement total, le moindre bonbon s'avère pour elle hors de portée. Sur le chemin de la gare, les petites croisent Peter qui se propose gentiment de les y conduire. Mais, une fois rendus, Becky ne peut s'empêcher de pleurer, alors que le sifflet annonce le départ de son train. Sarah aussi pleure, tandis que la locomotive s'éloigne dans un panache de fumée : plus que le déchirement de la séparation, c'est le sentiment d'être désespérément seule qui l'accable. Pendant ce temps, le train de Becky file à travers la campagne ensoleillée. Dans son compartiment, à la vue d'un homme replet dévorant son déjeuner, son estomac se charge de lui rappeler qu'elle n'a rien avalé depuis la veille. Tenaillée par la faim, elle s'apprête à manger un ou deux caramels destinés à ses frères et sur, avant de se raviser au dernier moment. Tant pis, le spectacle de leur ravissement, devant les friandises, lui procure le courage de poursuivre le ventre vide. L'arrêt soudain de son train tire Becky de sa torpeur : la voilà arrivée ! Elle retrouve les siens dans une indicible exubérance : elle leur a tant manqué ! Une fois sa mère rassurée _ non, elle n'a pas été renvoyée _ elle peut enfin dîner avec eux, d'un repas frugal, certes, mais leur présence chaleureuse vaut tous les festins. Dans son bonheur, elle ne se doute pas que, quoique la nuit soit déjà bien entamée, qu'au même moment, Sarah travaille sans relâche, plus esseulée que jamais. |