| |
| |
La jeune enseignante de français |
     |
Il venait de faire un plan de leçons régulières à donner aux enfants ; et, un soir qu'il se promenait de long en large dans l'affreuse salle d'étude, son cur se soulevait à l'odieuse pensée que sa protection et sa bienveillance n'avaient fait qu'accroître la misère de l'être misérable dont l'isolement absolu avait d'abord éveillé sa pitié, lorsque ses pas s'arrêtèrent machinalement dans un coin obscur ou était assis le triste objet de ses réflexions. |
Charles Dickens (1812-1870), Vie et aventures de Nicolas Nickleby (trad. P. Lorain) |
| |
Résumé de cet épisode : |
| Alors qu'en cuisine Sarah s'affaire à laver la vaisselle, Becky l'interrompt : elle lui rappelle que cette journée est un moment important puisque c'est aujourd'hui qu'elle commence à dispenser des leçons de français aux plus petites. Mais avant que ne débutent les cours, l'enfant doit d'abord s'entretenir avec la directrice. Sans aucune élégance, celle-ci lui rappelle combien elle lui est redevable de ne pas avoir été jetée à la rue et, surtout, à quel point cette permission d'enseigner relève de sa mansuétude : Sarah est priée de ne pas l'oublier et de lui témoigner toute sa gratitude. La chose peut sembler vexatoire lorsque l'on connaît les humiliations quotidiennes dont est victime la petite orpheline mais pour elle, la joie d'enseigner transcende ce genre de mesquineries. Après une brève discussion avec M. Dufarge, la fillette va chercher ses élèves dans la salle de classe, non sans quelque anxiété. Les petites ont du mal à taire leur impatience, tant la pensée de passer un moment en compagnie de Sarah les ravit. Mais son entrée s'avère être la circonstance idoine qu'attendaient Lavinia et ses amies pour l'assaillir de propos acerbes : la malheureuse reste désarmée face à ces piques qui la meurtrissent, en brocardant sans détour sa condition de bonne à tout faire, et ne sait quoi répondre alors que ses yeux s'embuent. Heureusement, l'arrivée de la directrice et de M. Dufarge met un terme à son supplice. Marguerite, toute penaude, en profite pour solliciter la permission de suivre les cours de Sarah. Le vieux professeur se range à sa demande car il est patent que ses lacunes en la matière sont atterrantes. Dans la salle d'à côté, la fillette entame la leçon avec les plus jeunes, prenant comme point de départ la présence de César dans la pièce. L'heure se poursuit dans la gaieté et M. Dufarge, écoutant subrepticement à la porte, ne peut que constater, avec satisfaction, à quel point Sarah sait faire montre de pédagogie. Pendant ce temps, dans le bureau de la directrice, cette dernière est toute guillerette. Et Mlle Mangin d'avouer les raisons de son humeur à sa sur : les progrès notoires de Sarah laissent présumer que, d'ici peu de temps, elle se révèlera être une enseignante accomplie et d'une grande érudition. Or comme celle-ci travaille actuellement pour rembourser les dettes nées du décès de son père, bientôt le collège disposera d'un professeur taillable et corvéable à merci ! Encore toute pénétrée par cette délicieuse idée, elle décide d'aller incontinent observer la manière dont la fillette se débrouille. En classe, ses élèves ayant beaucoup travaillé, leur attention se relâche ; en guise de pause, la petite Lottie demande à Sarah de leur narrer une histoire. Leur professeur s'avoue embarrassée, ne sachant que raconter ; aussi Marguerite lui vient-elle en aide en lui prêtant un livre envoyé par son père. L'ouvrage en question traite de la vie d'Alfred le Grand, une page de l'histoire anglaise que Sarah connaît bien. Très vite, son récit a tôt fait de captiver les petites qui se laissent emporter par la fresque qu'elle dépeint. Malheureusement, alors que toutes étaient absorbées par cette évocation, Mlle Mangin les espionnait. Bouillante de colère à la simple idée que Sarah puisse ainsi profiter de ces cours comme échappatoires pour s'amuser en abusant de sa générosité et se soustraire à ses tâches, elle lui décoche une gifle magistrale qui laisse la pauvresse étendue sur le sol. Devant sa vindicte, Lottie vole au secours de Sarah et expose qu'elle leur racontait une histoire. Venu se joindre à l'attroupement, M. Dufarge corrobore ses dires. Et le vieil homme de dresser un parallèle entre la morale de l'histoire d'Alfred le Grand, frappé par une fermière qui ignorait tout de son identité, et la mésaventure survenue à la fillette. Déconfite qu'on puisse ainsi lui faire la leçon en public, la directrice quitte les lieux, furibonde. Sarah, elle, est sommée de retourner à l'office où l'attendent ses besognes ordinaires. Alors qu'elle brosse le perron, son ancien professeur la rejoint ; il s'excuse de son intervention, craignant d'avoir davantage envenimer les choses. Sur ce, Sarah lui souhaite bonsoir, réconfortée à la pensée que M. Dufarge n'ait pas été l'objet de la colère de Mlle Mangin. Pourtant, elle ignore que les manigances de Lavinia lui feront bientôt perdre un ami cher. |
| |
(Elle) bondit de sa chaise, recula d'un pas pour la frapper, le visage défiguré par une telle expression de méchanceté et de rage, que j'étais sur le point de me jeter entre elles deux. Le coup, mal dirigé, se perdit dans le vide. Elle resta debout, tremblante de fureur, toute pantelante des pieds à la tête comme une vraie furie ; non, je n'avais jamais vu, je ne pourrai jamais revoir de rage pareille. |
Charles Dickens (1812-1870), David Copperfield (trad. P.Lorain) |
| |
|
Avis personnel à propos de l'épisode |
|
| |
Par rapport à l'oeuvre de Frances Hodgson Burnett : |
 |
Vis à vis de la nouvelle :
Une des scènes clé de cet épisode connaît un traitement très différent dans la nouvelle. Ainsi, l'histoire contée par Sarah sert de piètre prétexte à la directrice pour la gifler, réaction manifestement hors de proportion avec la faute commise par la fillette. Mais cette dernière demeure muette de stupeur et c'est M. Dufarge qui intervient pour asséner quelques vérités peu flatteuses à Mlle Mangin, la mise en abyme de l'histoire d'Alfred le Grand servant à mettre en exergue la morale bien connue de l'incident : selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir (La Fontaine, Les animaux malades de la peste). L'allusion à la fille héritière fait écho à un autre passage de la nouvelle où Sarah se fait la réflexion que "si mon papa était toujours en vie, ils ne me traiteraient pas comme cela. Si mon papa était toujours en vie, ils auraient pris soin de moi". Pour mémoire, voici un extrait de la scène telle qu'elle se produit dans l'anime :
"M. Dufarge : _ Mademoiselle Mangin, vous ne vous êtes pas rendu compte mais vous vous êtes comportée comme cette femme de berger avec Alfred le Grand.
Mlle Mangin : _ Ah ? Qu'entendez-vous par là?
M. Dufarge : _ Si cette femme avait pu s'imaginer que son invité était le grand seigneur Alfred le Grand, son comportement aurait été très différent... De la même façon, si Sarah était encore la fille héritière d'un homme très puissant et de grande fortune, je suis certain qu'alors vous ne l'auriez pas punie de façon si sévère... Non mademoiselle, ce geste n'est vraiment pas à votre honneur...
Mlle Mangin (bouillonnant et s'adressant aux élèves) : _ Rhan et vous, que faites-vous ici ? Partez !"
Dans la nouvelle, l'attitude de Sarah plongée dans un songe, pensant au comportement plein de bravoure de Marie-Antoinette, sert d'excuse commode pour la corriger. Néanmoins, ici, elle assure sa défense seule, sans M. Dufarge ou Lottie (qui n'apparaît que dans le roman). Et ses propos reflètent bien plus d'impudence et de morgue que jamais Sarah n'osera en faire montre dans tout l'anime :
"Une fois que de telles pensées passaient dans son esprit, l'apparence de son regard mit tellement Miss Minchin en colère qu'elle se jeta sur Sara et lui flanqua une paire de gifles.
Sara s'extirpa de son rêve éveillé, tressaillit légèrement, avant d'éclater de rire.
_ Qu'est-ce qui vous fait rire, espèce d'effrontée, gamine impudente ! s'exclama Miss Minchin.
Il fallut quelques secondes à Sara pour se rappeler qu'elle était une princesse. Ses joues étaient toute rouges et endolories par les claques qu'elle avait reçues.
_ J'étais en train de penser, dit-elle.
_ Demandez-moi pardon immédiatement, fit Miss Minchin.
_ Je vous demanderais pardon d'avoir ri, si c'eût été impoli, dit Sara ; mais je ne vous demanderai pas pardon pour avoir pensé.
_ Et à quoi pensiez-vous ?, fit Miss Minchin, pressante. Comment avez-vous pu avoir une telle audace ? A quoi pensiez-vous ?
Ceci se passait dans la salle de classe, et toutes les filles levèrent les yeux de leurs livres pour écouter. Cela les intéressait toujours lorsque Miss Minchin se précipitait sur Sara, parce que Sara disait toujours quelque chose d'inhabituel, et ne semblait jamais effrayée. Elle n'était pas du tout effrayée maintenant, bien que ses oreilles fussent écarlates d'avoir été giflées, et ses yeux étaient aussi brillants que des étoiles.
_ Je pensais, répondit-elle gravement et assez poliment, que vous ne saviez pas ce que vous étiez en train de faire.
_ Que je ne savais pas ce que j'étais en train de faire ! manqua de s'étrangler Miss Minchin.
_ Oui, fit Sara, et je pensais à ce qui serait arrivé, si j'étais une princesse et que vous m'ayez giflée -- à ce que je devrai vous faire. Et je pensais que si j'en étais une, vous n'auriez jamais osé faire cela, quoique j'ai pu dire ou faire. Et je pensais à quel point vous seriez surprise et effrayée si, soudainement, vous aviez découvert la vérité..."
Elle avait cette scène si distinctement représentée devant les yeux, qu'elle parla d'une manière qui fit effet même sur Miss Minchin. Sur l'instant, il sembla presque à son esprit étriqué et dépourvu d'imagination qu'il devait y avoir un pouvoir réel derrière cette franche audace.
_ Quoi ! s'exclama-t-elle, découvrir la vérité à quel propos ?
_ Que j'étais réellement une princesse, dit Sara, et pouvait tout faire -- tout ce qui me plairait.
_ Allez dans votre chambre, cria incontinent Miss Minchin, le souffle coupé. Sortez de la salle de classe. Et vous, retournez à vos leçons, mesdemoiselles.
Sara fit une petite révérence.
_ Pardonnez-moi d'avoir ri, si cela vous a paru impoli, dit-elle, et elle sortit de la pièce, laissant Miss Minchin furieuse et les filles en train de parler à voix basse, derrière leurs livres."
Vis à vis du roman : |
|
|
| |
Personnages figurant dans l'épisode : |
Sarah Crewe
Becky
Amélia Mangin
Gertrude Mangin
Gertrude
Jessie
Lavinia Herbert
Lottie
Marguerite Saint-John
Marie la cuisinière
James le cuisinier
Mr Dufarge
Peter (rencontre citée par Becky)
Dorothée
Linda
Christelle
Diana
Jennifer
Pénélope
Jeanne
Suzanne
César |
| |
Divers |
Anachronismes, erreurs et autres curiosités
Voir les sujets thématiques traités dans cet épisode |
|