Me Barrow

"Mlle Amélia : _ Oh, je n'aurais pas imaginé que Me Barrow puisse être aussi cruel ! Prendre même les affaires personnelles de cette pauvre enfant !"
 
Sous les brouillards incessants, les traits grossissent et se déforment. Alors, ce ne sont plus que de gros poupards bouffis, remarquables pourtant par l'acuité du regard, et, sous la lourde paupière, par je ne sais quelle discrète et minutieuse observation.
Jules Michelet (1798-†1874), Sur les chemins de l'Europe (1834 ; paru en 1893)
 
Maître Barrow.
Maître Barrow. Cet homme vénal sera l'un des artisans du malheur qui frappera Sarah.

C'était un gros homme vulgaire au regard fixe, au rire métallique. Un homme fait d'une étoffe grossière sur laquelle il semblait qu'on eût beaucoup tiré pour recouvrir une surface aussi grande que possible. Un homme qui avait une grosse tête et un grand front boursouflés, des veines gonflés aux tempes, et la peau de la figure si tendue qu'elle semblait lui tenir les yeux ouverts et les sourcils levés. (...) Il n'avait guère de cheveux. On pouvait imaginer qu'il les avait fait s'envoler à force de parler, et que ceux qui lui restaient et qui se dressaient en désordre sur son crâne ne se trouvaient dans cet état que parce qu'ils étaient sans cesse éparpillés par le vent de sa vantardise.
Charles Dickens, Temps difficiles
 
Me Barrow semble entretenir avec les Crewe une relation plus complexe qu'il n'y paraît au premier abord. Dans l'épisode 1, il se targue auprès de la directrice d'avoir recommandé personnellement son établissement au père de Sarah. D'ailleurs, dans le cadre de sa mission, il supervise lui-même l'installation des appartements de la jeune fille, appliquant les désiratas de M. Crewe quant au confort de Sarah, d'un ton qui ne laisse souffrir aucune discussion : il ordonne que le cadre suspendu soit ôté, de crainte qu'il ne se décroche et blesse la fillette dans son sommeil et, jugeant la qualité du lit notoirement insuffisante, il commande le remplacement de ce dernier. On apprend en outre qu'il s'est aussi attelé à trouver une voiture digne de ce nom pour Sarah, avec un poney de prix. Ainsi remplit-il à merveille sa fonction d'avoué, chargé des affaires de M. Crewe (dans la capitale tout du moins, ce qui explique que, par la suite, il dispose de si peu de renseignements au sujet du décès de son client). Mais lorsque ce dernier vient se rendre compte plus tard de visu de ce qu'il en retourne, Mlle Mangin glisse dans la conversation une allusion au sujet de "Maître Barrow, votre ami avocat". Ce propos pourrait laisser entendre que les liens unissant l'homme de loi au père de Sarah s'affranchissent d'un cadre strictement professionnel pour relever d'une certaine forme d'amitié, née au gré de quelque rencontre lors d'affaires (peut-être les deux hommes ont-ils été présentés l'un à l'autre par une connaissance mutuelle ou ont-ils fréquenté le même club). Bien évidemment, cette relation est infiniment plus ténue que l'amitié tissée entre Ralph Crewe et Tom Crisford, qui a pour origine, nous apprend le roman, des études communes à Eton.
Néanmoins, elle a le mérite d'éclairer certains points, comme cette phrase dite au cours de l'épisode 10 lors de l'entrevue entre l'avocat et la directrice : "J'ai moi-même investi pas mal d'argent dans cette affaire sur les bons conseils de M. Crewe". Il faut supposer que pour s'engager dans une entreprise aussi hasardeuse _ investir au bout du monde dans des mines jamais vues et dans un laps de temps record, car Sarah n'apprend leur existence que par une lettre dans l'épisode 9 _ leurs rapports ne se bornaient pas à de simples rapports client-chargé d'affaires mais, qu'en sus de son rôle consistant à représenter M. Crewe, il avait coutume de commercer avec lui. Reste que cet élément de l'apport personnel de Me Barrow aurait pu constituer une piste permettant à M. Crisford de retrouver la trace de Sarah : cet investissement lui a conféré la qualité d'associé, indubitablement très minoritaire, mais cette démarche financière, non négligeable, aura été consignée par écrit. En effet, le partenariat noué entre M. Crewe et M. Crisford a juridiquement pris la forme d'une société, avec un partage de parts presque égal. Puisque le capital se répartissait entre seulement deux gros actionnaires, on peut exclure le principe d'une société de type anonyme, avec une forte volatilité des titres (rendant donc ardue l'identification du propriétaire des parts), pour une structure plus rigide où l'identité des associés primait : pour cela, il est plausible de tabler que M. Crewe aura fait office d'intermédiaire auprès de M. Crisford et l'aura convaincu de laisser cette tierce partie investir dans leur projet. Or, en consacrant ses efforts à dénicher le mystérieux associé au lieu de parcourir tous les collèges de France, il est possible que Sarah eût été retrouvée bien avant.
Le seul point d'achoppement que nous voyons à cette théorie réside dans le cas où Ralph Crewe aurait tu à son ami le fait que Me Barrow était son représentant d'affaires à Londres et que de surcroît M. Crisford ignorait que les préparatifs pour l'installation de Sarah eussent été de son fait.
 
Même type athlétique et charnu des gentlemen ; j'en ai quatre ou cinq parmi les personnes de ma connaissance. _ Parfois l'excès de nourriture ajoute une nuance ; tel un gentleman de mon wagon le jour du derby : large face rougeaude à joues molles et retombantes, grands favoris roux, yeux bleus inexpressifs, tronc énorme dans une courte jaquette claire, souffle bruyant ; le sang teintait en rose les mains, le col, les tempes et jusqu'au-dessous des cheveux ; quand les sourcis se fronçaient, c'était la physionomie inquiétante et trouble qu'on voit aux portraits de Henri VIII ; au repos, devant cet amas de chairs, on a l'idée d'une bête de boucherie, on suppute tout bas les cent vingt kilos de viande. _ Vers cinquante ans, par l'effet du même régime assaisonné de porto, la taille et le visage se déforment, les dents font saillie, la physionomie se grime et tourne à la caricature horrible et tragique ; par exemple, le jour de la revue des volontaires, près de Hyde-Park, un gros général en rouge avec un air de bouledogue et une figure rouge brique marquetée d'excroissances violettes.
Hippolyte Taine (1828-†1893), Notes sur l'Angleterre (1864)
 
Supposez (le) entrant en créancier dans la maison de quelque misérable saisi pour dettes, il vous l'aurait, sans sourciller, désigné à l'huissier pour l'exécuter, quand c'eût été un père au lit de mort de son enfant ; ne fallait-il pas traiter les affaires comme des affaires, et l'homme n'était-il pas un débiteur en contravention avec son seul code de morale, l'exactitude des payements ?
Charles Dickens (1812-†1870), Vie et aventures de Nicolas Nickleby (trad. P. Lorain)
 

Fiche signalétique :

Nom Barrow.
Surnom Inconnu.
Sexe Masculin.
Age Inconnu.
Cheveux Blonds.
Yeux Bleus.
Nationalité Probablement britannique.
Taille Inconnue.
Poids Inconnu (mais sa silhouette laisse présumer un certain embonpoint).
Lieu de naissance Inconnu.
Lieux où le personnage a vécu Londres.
Statut Chargé d'affaires de M. Crewe.
Signe particulier Liquidateur des biens du père de Sarah (il a ainsi vendu Jump et Bonaparte aux enchères).
Il a convaincu Mlle Mangin de ne pas jeter Sarah à la rue, mais plutôt d'en faire une scullery maid (une bonne à tout faire) pour rembourser ses dettes.
 

L'avis de Princesse Sarah :

Je ne sais si c'est le dégoût ou l'aversion qui l'emporte, même si j'ai toujours répugné à me venger. Me Barrow put vivre grassement de la fortune de mon père lorsqu'il était son chargé d'affaires. Comme toujours, il manifestait la servilité qui sied à ceux mendiant leur subsistance auprès des puissants. Et lorsque mon père mourut, il crut que sa banqueroute lui avait causé de lourdes dettes financières. Sans doute cela explique-t-il sa rapacité et sa méticulosité à vouloir saisir tous mes biens, dont certains m'étaient précieux car offerts par mon père. Il me fallut d'ailleurs le supplier de me laisser certains souvenirs, chose humiliante s'il en est. Pourtant, s'il me fallait dresser un réquisitoire, je pourrais tout de même l'amodier : notre société est impitoyable envers les faillis qu'elle couvre d'opprobre ; et quand je me tournai vers lui en quête d'informations, même s'il me répondit lapidairement, il ne m'éconduisit pas. Mieux, ce fut lui qui persuada Mlle Mangin de ne pas me jeter à la rue. N'empêche que je garde à l'esprit sa brutalité envers Peter, Bonaparte et mon poney, Jump.
 

Par rapport à l'oeuvre de Frances Hodgson Burnett :

Frances Hodgson Burnett
Vis à vis de la nouvelle :

Ce personnage n'apparaît pas dans la nouvelle.

Vis à vis du roman :

Me Barrow est associé conjointement à une autre personne, un dénommé Skipworth, dans le cadre de ses activités juridiques ; son cabinet se nomme ainsi Barrow & Skipworth. L'avocat est le chargé d'affaires de M. Crewe pour toute l'Angleterre mais la liste de ses attributions comme mandataire n'est pas clairement définie : il lui incombe de veiller au bien-être de Sara et de pourvoir à toutes ses dépenses pour son confort ; en revanche, on ignore si M. Crewe a des intérêts financiers en Angleterre même qui justifieraient les services de messieurs Barrow & Skipworth.

L'avoué n'a affaire à Sara et à la directrice qu'à une seule reprise, à savoir lors du décès de M. Crewe. Il n'est chargé d'aucun préparatif visant à s'assurer que le séjour de la petite fille soit agréable et digne de sa condition (le père de Sara s'en assure et informe Miss Minchin que messieurs Barrow & Skipworth ont en charge ses intérêts, qu'ils pourront lui apporter conseil et paieront toutes les dépenses liées à la présence de sa fille) ; de même, jamais Sara ne lui rend visite pour éclaircir les circonstances entourant la disparition de son papa (cf. épisode 19).
 

Ce personnage apparaît dans les épisodes :

1 , 10 , 11 , 12 , 19.