Princesse Sarah Aventures d'une écolière anglaise Mademoiselle Minchin demeurait à Londres. Sa maison, grande, triste, haute, donnait sur un square aussi triste et aussi sombre que la maison. Dans ce square, maisons, arbres, moineaux, se ressemblaient entre eux, avaient comme un air de famille ; les marteaux résonnaient sur les portes du même bruit lourd, les jours où tout était silencieux, et presque tous les jours étaient silencieux à l'entour de ce square. Sur la porte de mademoiselle Minchin, il y avait une plaque en cuivre, sur cette plaque il y avait gravé en lettres noires : Mademoiselle MINCHIN Pensionnat aristocratique de jeunes demoiselles La petite Sarah Crewe ne passait jamais devant cette porte sans lire cette inscription et sans y réfléchir. A douze ans, la fillette était arrivée à cette conclusion que tous ses chagrins venaient de là, c'est-à-dire de ce qu'elle n'était pas de naissance aristocratique, et puis de ce qu'elle n'était pas une « jeune demoiselle ». A huit ans on l'avait mise en pension chez mademoiselle Minchin. Son père l'avait amenée de l'Inde, sa maman était morte quand Sarah était toute petite et son cher papa avait voulu la garder avec lui aussi longtemps que possible ; mais quand il avait enfin constaté que le climat chaud affaiblissait trop son enfant, il s'était résigné à l'amener en Angleterre, et il était venu prier mademoiselle Minchin de vouloir bien accepter Sarah comme élève dans son « pensionnat aristocratique de jeunes demoiselles ». Sarah, qui avait toujours été une enfant sérieuse et réfléchie, se rappelait avoir entendu son père déclarer qu'il n'avait pas, à sa connaissance, un seul parent au monde : c'était précisément ce qui l'obligeait à mettre sa fille en pension à Londres. Comme il avait entendu dire beaucoup de bien du pensionnat de mademoiselle Minchin, il avait débarqué là en arrivant à Londres, et y avait laissé sa fille. Le même jour il mena Sarah promener en voiture et lui acheta un trousseau, un trousseau si beau que, seul un homme très jeune et dénué d'expérience pouvait en acheter un pareil pour une petite fille qui allait être élevée en pension. Mais le fait est que le capitaine Crewe ne se connaissait guère en toilettes de fillette et qu'il était bien attristé par la pensée de quitter sa petite fille ; Car c'était tout ce qu'il lui restait de sa chère femme qu'il avait aimée passionnément. Ainsi donc il avait voulu lui laisser tout ce que la plus ambitieuse des petites filles eût pu souhaiter, et quand la demoiselle de magasin lui eut dit poliment : « Voici la dernière mode en fait de chapeaux, les plumes sont exactement les mêmes que nous avons vendues hier à madame la comtesse de Saint-Clair, » il avait acheté le chapeau sur-le-champ, payant tout ce qu'on lui demandait. Il en résulta que Sarah eut des toilettes extraordinaires : des robes de soie et de velours ; des capotes qui disparaissaient sous les nœuds et les plumes ; du linge garni de vraies dentelles ; et quand elle retourna chez mademoiselle Minchin en voiture, elle tenait dans ses bras une poupée presque aussi grande qu'elle et habillée aussi richement que sa petite maman. A quelque temps de là, son papa, après avoir donné beaucoup d'argent à mademoiselle Minchin, partit, emportant avec lui toute la gaieté de sa fillette. Pendant plusieurs jours, Sarah ne voulut ni jouer avec sa poupée, ni manger ; elle restait pelotonnée dans un coin d'une fenêtre qui donnait sur le square, et là elle pleurait, pleurait. Elle pleurait tellement, qu'à la fin elle s'en rendit malade. C'était une enfant extraordinaire, avec ses manières de grande personne et ses sentiments profonds. Elle adorait son père et ne pouvait pas comprendre pourquoi l'Inde et la tente d'officier de son papa n'étaient pas pour elle préférables à Londres et au pensionnat aristocratique de mademoiselle Minchin. Dès son entrée dans la maison, elle s'était mise à détester mademoiselle Minchin, tout en n'ayant qu'une médiocre estime pour mademoiselle Amélie qui était grasse et toute ronde, parlait en zézayant, perpétuellement sous le coup de la terreur que lui inspirait sa sœur aînée. Mademoiselle Minchin était grande, maigre, elle avait des yeux petits et vitreux comme des yeux de poisson, des mains humides et froides qui, involontairement, vous faisaient aussi penser aux poissons. Elles donnèrent le frisson à Sarah, quand, en présence du capitaine, mademoiselle Minchin écarta les cheveux du front de Sarah en disant : _ La belle enfant , capitaine Crewe : c'est une charmante nature qui promet beaucoup ; nous aurons certainement en elle une élève favorite, tout à fait favorite ! Pendant la première année, en effet, elle fut l'élève favorite, du moins on la gâta beaucoup plus qu'il n'était nécessaire pour son bien. Quand le pensionnat aristocratique allait en promenade, les élèves deux par deux, Sarah était toujours habillée de sa plus belle toilette ; mademoiselle Minchin la prenait par la main et elle marchait avec la directrice à la tête de la procession. Quand des parents d'élèves venaient à la pension, on lui disait de s'habiller et on l'appelait au salon avec sa poupée. Alors elle entendait mademoiselle Minchin dire à voix basse que son père était un officier très distingué de l'armée des Indes et que Sarah elle-même était l'unique héritière d'une grande fortune. Que son père fût riche, que toute sa fortune dût un jour être à elle, Sarah l'avait toujours entendu dire et s'en souciait peu ; ce qui lui importait davantage, c'était le retour immédiat et définitif de ce père adoré. Un jour il quitterait l'armée et se fixerait à Londres. A chaque lettre qui arrivait la petite fille espérait, en déchirant l'enveloppe, lire l'annonce de ce retour. Mais vers le milieu de la troisième année une lettre vint, apportant une toute autre nouvelle. Son père n'avait rien d'un homme d'affaires, et il avait remis sa fortune entre les mains d'un ami qu'il croyait loyal. Cet ami l'avait trompé et dépouillé ; tout son argent était perdu, personne ne savait exactement comment. La secousse avait été trop rude pour le pauvre imprudent, et, miné par une fièvre du pays, le jeune officier n'avait eu ni la force, ni la volonté de réagir : il était mort, laissant Sarah seule au monde. Les yeux de mademoiselle Minchin n'avaient jamais été si vitreux ni si petits que quand Sarah fut appelée au salon quelques jours après la réception de cette lettre. Personne n'avait parlé à l'enfant du deuil qu'il lui fallait prendre : mais avec son esprit plus réfléchi que ne le comportait son âge, elle s'était trouvé une petite robe noire, une robe en velours qu'on avait mise de côté comme trop petite. Sarah l'avait sur elle en entrant au salon. Quel triste tableau, cette pauvrette vêtue d'une robe trop courte, à la figure pâle et fatiguée, aux yeux cerclés de noir, avec sa poupée, enveloppée d'un vieux lambeau de crêpe, qu'elle serrait dans ses bras ! Sarah n'était pas une jolie enfant, elle était trop mince ; sa physionomie était intéressante, mais trop sérieuse ; elle avait des cheveux noirs et courts, et ses grands yeux gris vert étaient frangés de longs cils. « Je suis l'enfant la plus laide de toute l'école ! » s'était-elle écriée une fois en se regardant dans la glace pendant quelques secondes. Mais il y avait à la pension une petite institutrice française, intelligente et aimable, qui avait dit un jour au professeur de musique : « Cette petite Crewe ! l'étrange enfant ! quelle jolie laideur avec ses yeux si grands, sa petite figure spirituelle ! Attendez qu'elle soit grande, vous verrez ! » Cependant ce jour-là, dans sa robe noire, trop juste, elle paraissait plus mince et plus étrange que jamais. Elle fixa curieusement mademoiselle Minchin en entrant lentement dans le salon, sa poupée dans ses bras. _ Posez votre poupée ! commanda mademoiselle Minchin. _ Non, répondit l'enfant, je ne la poserai pas ! Je veux la garder avec moi, elle est tout ce qui me reste. Elle ne me quitte jamais depuis que mon papa est mort. Sarah n'avait jamais été une enfant obéissante. On avait cédé à sa volonté, depuis sa naissance, et il y avait toujours en elle un air de décision qui mettait secrètement mal à l'aise mademoiselle Minchin. Celle-ci comprit qu'il valait mieux ne pas insister sur ce point, mais elle jeta un regard sévère à Sarah : _ Vous n'aurez plus le temps désormais de jouer à la poupée, dit-elle ; il faut travailler pour vous instruire et vous efforcer de vous rendre utile. Sarah considérait toujours mademoiselle Minchin, mais ne disait rien. _ Tout va être changé maintenant, continua la directrice ; je vous ai envoyé chercher pour m'expliquer avec vous. Votre père est mort. Vous n'avez pas d'amis. Vous n'avez pas d'argent. Vous n'avez ni famille, ni personne qui s'intéresse à vous. La petite figure pâle se plissa nerveusement, mais les grands yeux gris ne quittèrent pas les yeux de mademoiselle Minchin, et Sarah resta silencieuse. _ Que regardez-vous ainsi ? demanda aigrement mademoiselle Minchin. Êtes-vous si stupide que vous ne compreniez pas ce que je vous dis ? Je vous répète que vous êtes tout à fait seule au monde. Vous entendez, seule, plus personne pour s'inquiéter de vous, si je ne vous prends en pitié ! Il faut avouer que mademoiselle Minchin était ce jour-là dans sa plus noire humeur. Se voir privée d'une grosse rente annuelle, d'une élève à exhiber, et du même coup se trouver avec une petite mendiante sur les bras, c'en était trop. _ Écoutez-moi, reprit-elle, et rappelez-vous ce que je vous dis. Si vous travaillez bien, de manière à vous rendre utile dans quelques années, je vous permettrai de rester. Vous n'êtes qu'une enfant, mais vous êtes intelligente et vous apprenez tout sans que personne puisse dire comment. Vous parlez très bien le français, et, dans un an ou deux, vous pourrez servir de maîtresse à nos plus jeunes élèves. _ Je parle dès maintenant le français mieux que vous, je le parlais toujours dans l'Inde avec papa, dit Sarah. Ceci n'était pas très poli ; rien de plus vrai pourtant, car mademoiselle Minchin ne parlait pas du tout le français, et en réalité ce n'était pas une personne instruite ; c'était surtout une femme d'affaires, dure et rapace. Elle avait d'abord été fort dépitée de la perte qu'elle allait faire ; mais le premier moment de désappointement passé, elle avait réfléchi qu'avec très peu de dépense elle pourrait élever cette enfant énergique et intelligente pour s'en servir un jour et s'éviter les coûteux honoraires des professeurs de langues. _ Ne soyez pas insolente ou vous serez punie ! s'écria mademoiselle Minchin. Il faut commencer par améliorer vos manières si vous voulez gagner le pain que vous mangez. Vous n'êtes plus une élève payante, rappelez-vous cela ; si je ne suis pas contente de vous, je vous renverrai et vous n'avez d'autre asile que la rue. Allez, vous pouvez vous retirer ! Sarah sortit. _ Attendez, s'écria mademoiselle Minchin ; vous ne me remerciez pas? Sarah se tourna vers elle, — sa petite figure contractée semblait plus souffrante encore et s'efforçait pourtant de ne pas laisser deviner ses sentiments. _ De quoi ? demanda-t-elle. _ De ma bonté envers vous, répliqua mademoiselle Minchin, de la générosité dont je fais preuve en vous gardant chez moi ! Sarah fit deux ou trois pas en avant, sa pauvre petite poitrine maigre palpitait péniblement. Elle parla d'une vqix étrange et qui n'avait plus son timbre enfantin. _ Vous n'êtes pas bonne, dit-elle, vous n'êtes pas généreuse ; et tournant sur ses talons, elle quitta le salon, laissant là mademoiselle Minchin, qui suivit d'un regard surpris et furieux la petite forme en deuil. L'enfant monta l'escalier, tenant sa poupée serrée contre elle ; elle se dirigea vers sa chambre ; mais à la porte elle rencontra mademoiselle Amélie. _ Il ne faut plus aller là, lui dit celle-ci, ce n'est plus votre chambre maintenant. _ Où est ma chambre, demanda Sarah. _ Vous dormirez au grenier, dans la pièce qui est à côté de la chambre de la cuisinière. Sarah continua son chemin. Elle monta deux autres étages et arriva à la porte de son nouveau logis, elle l'ouvrit, entra, et repoussa la porte derrière elle. Puis elle s'appuya à la muraille et regarda autour d'elle. La pièce était mansardée et blanchie à la chaux ; il y avait une vieille grille dans la cheminée, un fil de fer rouillé dans un coin et quelques meubles boiteux, exilés des chambres d'en bas. Près de la lucarne découpée dans le toit, et qui ne laissait voir qu'un morceau carré du ciel gris était.un vieux tabouret rouge. Sarah s'avança vers ce siège et s'assit. J'ai déjà dit que Sarah était une enfant extraordinaire, ne ressemblant pas aux enfants de son âge. Elle pleurait rarement. Elle ne pleura pas alors. Elle coucha sa poupée Émilie sur ses genoux, l'entoura de ses bras, cacha sa figure dans son enfant, et resta là, ne disant mot, ne soufflant même pas. De ce jour, sa vie changea entièrement. Parfois elle se figurait qu'elle menait la vie d'une autre enfant. Elle était la servante, le souffre-douleur de tout le monde. Après le rude travail de la journée, elle se retirait dans la classe déserte, avec une pile de livres, étudiant ses leçons, ou jouant du piano. Elle ne s'était jamais liée intimement avec les autres élèves, et bientôt elle fut si mal vêtue que ces dem Le fait est que les élèves de mademoiselle Minchin étaient, en général, des jeunes personnes habituées à la vie confortable et élégante. Sarah, avec son intelligence vive, son existence désolée et sa façon bizarre de dévisager chacun jusqu'à contraindre les regards à se détourner des siens, Sarah les déconcertait totalement. « Elle a toujours l'air de vous deviner, » avait dit d'elle une certaine petite peste qui jouait souvent de méchants tours. « Et je vous devine en effet, » avait répliqué Sarah, quand on lui répéta le mot ; c'est pour cela que je regarde les gens ; j'aime à les connaître, et après je lis en eux comme dans les livres. » Chez la pauvrette d'ailleurs nulle méchanceté, elle ne dérangeait personne, elle parlait très peu, faisait ce qu'on lui commandait et réfléchissait beaucoup. Après cela, qu'elle fût heureuse ou malheureuse, nul ne s'en souciait, sauf peut-être Émilie, sa poupée, qui demeurait au grenier et dormait sur le vieux lit rouillé. Sarah croyait qu'Émilie la comprenait, bien qu'elle fût en cire ; peut-être parce que la poupée avait, elle aussi, l'habitude de regarder avec fixité tout le monde. La nuit Sarah lui parlait. _ Tu es la seule amie que j'aie au monde, lui disait-elle, pourquoi ne me réponds-tu pas ? pourquoi ne me parles-tu pas ? Je suis sûre que tu le pourrais, si tu voulais essayer ; n'est-ce rien pour toi de penser que tu es tout pour moi ? Si j'étais à ta place, j'essaierais. Pourquoi ne veux-tu pas ? C'était assurément un étrange sentiment que celui de Sarah pour Émilie ; elle était si seule, la pauvre mignonne ! Elle n'aimait pas à s'avouer que son amie, sa seule compagne, ne pouvait ni sentir, ni comprendre. Elle voulait croire qu'Émilie sympathisait avec elle, partageait ses chagrins, entendait tout, bien qu'elle restât muette. Sarah la mettait quelquefois sur une chaise vis-à-vis d'elle. Assise sur le vieux tabouret rouge, elle la regardait longtemps sans parler ; elle songeait, et ses yeux devenaient plus grands avec quelque chose dans leur profondeur, qui ressemblait à de l'effroi, surtout la nuit, quand le grenier s'enveloppait de silence et quand le bruit de quelque rat, cherchant un abri dans le mur, se faisait seul entendre. Sarah détestait les rats, elle était contente d'avoir Émilie près d'elle lorsqu'elle les entendait. Elle rêvait tout éveillée, et dans ses rêves elle s'imaginait qu'Émilie était une bonne fée qui la protégeait. Pauvre petite Sarah ! Sa malheureuse vie d'enfant abandonnée était remplie de faits imaginaires. Elle se figurait ceci, cela, jusqu'à ce qu'elle finît par le croire ; rien de ce qui eût pu lui arriver d'extraordinaire ne l'eût surprise. C'est ainsi qu'elle en était venue à croire qu'Émilie partageait toutes ses peines. « Si elle ne me répond pas se disait-elle, c'est qu'elle n'aime guère à parler ; moi-même je ne réponds pas quand je puis m'en dispenser. Quand on me dit des choses désagréables, je laisse dire ; rien n'est plus irritant pour ceux qui insultent que de voir qu'on ne leur répond pas un seul mot et qu'on les regarde en pensant. Mademoiselle Minchin devient pâle de colère lorsque je fais ainsi, mademoiselle Amélie a peur, et les élèves aussi. Elles sentent qu'elles ont affaire à plus fort qu'elles, dès qu'elles vous voient vous maîtriser. Elles disent des choses stupides et souhaitent ensuite de ne les avoir pas dites. Il vaut mieux ne pas répondre à ses ennemis. Peut-être qu'Émilie pense-t-elle comme moi, seulement elle ne répond pas, même à ses amies. Elle garde tout dans son cœur. » Mais quoiqu'elle essayât de se donner le change avec de tels arguments, elle n'arrivait pas à se satisfaire ; il y avait des moments où son cœur débordait. Quand, après une longue et pénible journée, pendant laquelle elle avait été envoyée de côté et d'autre, quelquefois très loin, par la pluie, le vent, le froid, revenant trempée, grelottante, affamée, elle était de nouveau envoyée en courses, personne ne se souciant d'elle, ne se rappelant qu'elle n'était qu'une enfant dont les pauvres petites jambes se fatiguaient bien vite, dont le corps maigre et mal vêtu pouvait souffrir du froid ; quand elle n'avait eu en partage, toute la journée durant, que des paroles dures et méchantes, que des regards insolents et moqueurs pour tout remerciement ; quand la cuisinière lui avait grossièrement donné ses ordres ; quand mademoiselle Minchin avait été plus maussade que d'habitude, alors Sarah ne trouvait plus qu'Émilie était tout ce qu'il fallait à son pauvre cœur outragé, fier et désolé. Un soir qu'elle arrivait dans sa mansarde, ayant froid, faim et se sentant très lasse, la fixité du regard d'Émilie, assise sur sa chaise, lui sembla si dure, si dépourvue de toute expression sympathique, qu'elle perdit tout son empire sur elle-même. « Je vais mourir, » dit-elle. Émilie, impassible, la regardait toujours. « Je ne puis plus supporter cette vie » _ et la pauvre enfant tremblait de tout son corps _ je sens que j'en mourrai : j'ai froid, j'ai faim, je suis mouillée, j'ai couru tout Londres aujourd'hui, marché pendant des lieues et des lieues, et on n'a fait que me gronder depuis le matin jusqu'au soir, et parce que je n'ai pas trouvé la dernière chose qu'on m'a envoyée chercher, je n'ai pas eu mon dîner. Dans la rue, les gens se moquaient de mes vieux souliers qui me font glisser et tomber, et parce que je suis toute couverte de boue, ils ont ri de moi, m'entends-tu ? » Émilie la regardait de ses mêmes yeux de verre, avec sa même placidité de figure de cire. Alors soudain, dans une sorte de rage, Sarah levant sauvagement sa petite main, frappa Émilie et éclata en sanglots. _ Tu n'es qu'une poupée, cria-t-elle, rien qu'une poupée, poupée, poupée ! Tu ne te soucies de rien ; tu n'as pas de cœur ; tu es remplie de son ; rien ne peut te toucher... tu n'es qu'une poupée ! Émilie resta par terre, les jambes ignominieusement repliées sous sa tête ; le coup avait aplati le bout de son nez, mais elle gardait toujours son air calme, plein de dignité. Sarah avait caché sa tête dans ses mains et pleurait. Quelques rats, dans le mur, se battaient ; on entendait leurs petits cris et le bruit de leurs pattes qui grattaient çà et là. Mais Sarah n'avait pas l'habitude de pleurer. Au bout d'un moment elle s'arrêta et voyant Émilie qui semblait la chercher, elle se baissa, la ramassa : le remords la mordait au cœur. _ Tu ne peux pas t'empêcher d'être une poupée, dit-elle avec un soupir résigné, pas plus que les élèves d'en-bas ne peuvent s'empêcher d'être des sottes ; nous ne sommes pas tous faits sur le même modèle. Peut-être même aimes-tu mieux être de son ! Aucune des pensionnaires de mademoiselle Minchin n'était un aigle par l'intelligence ; elles étaient certes toutes de naissance aristocratique, mais là s'arrêtait leur mérite, leurs aptitudes n'étant rien moins que brillantes et leur zèle était des plus tièdes. Sarah, qui aimait tous les livres et trouvait dans chacun d'eux de précieuses leçons, blâmait fort ses compagnes. Si seulement elles en avaient eu beaucoup à sa disposition, si elle avait pu lire toujours, elle ne se serait pas sentie si malheureuse, si solitaire. Elle aimait les contes, les histoires, la poésie ; elle lisait tout avec un désir insatiable de s'instruire. Il y avait dans la maison une femme de chambre qui avait une instruction au-dessus de sa condition et qui était abonnée à un cabinet de lecture de la ville : elle prêtait des livres à la fillette, qui lui payait cette faveur en faisant une partie de son ouvrage. Sarah avait encore une autre ressource : parmi les élèves de mademoiselle Minchin, il s'en trouvait une, Ermengarde de Saint-Jean, dont le père, homme plein de sens, pour encourager sa fille dans ses études, lui envoyait constamment des ouvrages intéressants et choisis parmi les meilleurs. Ermengarde, qui était une enfant très nonchalante, se désespérait devant ses livres. Un jour, Sarah la trouva tout en larmes à côté de ses volumes. _ Qu'avez-vous ? demanda-t-elle avec une nuance de dédain. Peut-être, sans les livres d'Ermengarde, Sarah ne se fût-elle pas intéressée à son chagrin ; mais il y avait dans la vue d'un livre quelque chose qui l'attirait irrésistiblement, quand bien même elle n'eût pu en lire que le titre. _ Qu'avez-vous ? _ Mon papa m'a encore envoyé des livres, répondit tristement Ermengarde, et il veut que je les lise ! _ Vous n'aimez donc pas la lecture ? demanda Sarah. _ Je la déteste ! dit carrément mademoiselle Ermengarde de Saint-Jean. Et papa va me questionner à sa prochaine visite, il voudra savoir ce que j'ai lu, ce que je me rappelle de mes lectures. Est-ce que vous voudriez avoir tout cela à lire, vous ? _ Je ne souhaiterais rien tant au monde, dit Sarah. Ermengarde essuyait ses yeux et considérait avec étonnement un tel prodige. _ Et moi, est-ce que vous m'aimez ? demanda Ermengarde. Sarah hésita un instant. _ Je vous aime, oui, parce que vous n'êtes pas méchante, parce que vous ne vous moquez pas de moi, si je ne suis pas aussi bien habillée que vous ; ce n'est pas votre faute si vous êtes... Elle s'arrêta brusquement ; elle allait dire « si vous êtes un peu sotte. » « Si je suis quoi ?... interrompit Ermengarde. _ Si vous ne pouvez pas apprendre facilement. Si vous ne pouvez pas, c'est que vous ne pouvez pas, voilà tout. » Puis elle regarda un moment la figure ronde, sans expression, qui était devant elle, et conclut : _ Qui sais ? Être capable d'apprendre facilement n'est peut-être pas tout ce qu'il faut ; être bon est plus nécessaire. Si mademoiselle Minchin savait tout ce qu'il y a dans les livres, elle n'en mériterait pas moins d'être haïe, parce qu'elle est méchante. Beaucoup de gens intelligents ont fait plus de mal que de bien dans le monde, regardez Robespierre... Elle s'interrompit subitement et examinant l'attitude de sa compagne : _ Vous vous souvenez de lui ? demanda-t-elle. Je crois que vous l'avez oublié. _ En effet, je ne me rappelle pas très bien, répondit Ermengarde. _ Eh bien, dit courageusement Sarah, je recommencerai. Et elle se replongea dans les récits magnifiques et sanglants de la Révolution : elle s'enflamma si bien à peindre l'enthousiasme patriotique des volontaires, ces « va-nu-pieds superbes », elle s'attendrit avec une émotion si communicative sur le sort du doux poète André Chénier, l'une des plus pures victimes de ces temps agités, que mademoiselle de Saint-Jean, ce soir-là, toute à la vision de ces scènes pathétiques que Sarah avait évoquées à ses yeux, de longtemps ne put s'endormir. Mais un souvenir très vif lui resta de cette grande époque et elle n'oublia plus jamais Marie-Antoinette et le supplice de la princesse de Lamballe. Pour cette enfant, d'une imagination si vive, tout était prétexte à rêveries et à chimériques enchantements et plus elle lisait de livres, plus sa vie réelle se mêlait à celle de ses héros. Un de ses amusements favoris était, assise ou marchant dans sa pauvre chambre, de « supposer » des choses extraordinaires. Un soir qu'elle avait bien froid et qu'elle n'avait pas mangé à sa faim, elle attira son tabouret rouge devant la grille vide de la cheminée. « Supposons, se dit-elle, qu'il y ait ici une immense grille remplie d'un bon feu bien rouge avec des flammes qui dansent et changent de couleur ; puis, qu'il y ait un tapis bien épais et bien chaud et que ce tabouret soit un fauteuil bien bas, bien doux, chargé de coussins de velours rouge... Supposons que j'aie une robe également en velours rouge, avec un grand col de dentelle comme celui qu'avait une enfant dans un tableau que j'ai vu quelque part ; puis que toute la chambre soit garnie de jolis meubles et que partout se trouvent des étagères pleines de livres qui se renouvelleraient comme par magie... Supposons encore qu'il y ait ici une table avec une nappe bien blanche et des plats en argent ; que, dans ces plats, il y ait une soupe bien chaude, un poulet rôti, des tartes, les unes aux framboises, les autres aux raisins. Enfin, supposons qu'Émilie puisse parler, que nous nous mettions ensemble à manger notre dîner, et qu'après avoir mangé, parlé et lu, nous trouvions dans le coin de la chambre un bon lit bien chauffé où nous nous reposerons aussi longtemps que nous voudrons. » Et après avoir supposé toutes ces bonnes choses, Sarah se couchait dans son lit de fer avec Émilie dans ses bras et s'endormait avec un sourire sur les lèvres. « Quels bons oreillers, disait-elle, si grands et si doux ! quels draps blancs ! quelles couvertures chaudes ! » Elle oubliait dans son rêve que ses oreillers étaient sans plumes, ses couvertures usées et pleines de trous. D'autres jours, elle « supposait » qu'elle était une princesse, et alors elle allait et venait dans la maison avec une expression de visage qui faisait la secrète irritation de mademoiselle Minchin. Ces jours-là, il semblait à cette estimable personne que l'enfant ne souffrait pas des paroles dures et insolentes. Quelquefois, au milieu d'une phrase cruelle et mordante, mademoiselle Minchin voyait les yeux de Sarah fixés sur elle avec une expression si étrange, si fière, qu'elle se sentait gênée, interloquée. A ces moments, Sarah se disait : « Vous ne vous doutez pas que c'est à une princesse que vous parlez ainsi et que je pourrais, si je voulais, d'un mouvement de ma main blanche, donner votre tête au bourreau. Je vous fais grâce parce que je suis une princesse et que vous êtes une pauvre vieille qui ne sait pas mieux faire. » Ces imaginations lui plaisaient et l'amusaient tout particulièrement ; rêveuse et bizarre comme elle l'était, elle y trouvait une consolation qui l'empêchait de devenir méchante et impolie. « Une princesse doit être toujours polie, se disait-elle, et quand les domestiques, mesurant leur ton sur celui de leur maîtresse, étaient insolents et lui donnaient des ordres, elle les écoutait la tête haute et leur répliquait d'une façon si scrupuleusement polie qu'ils ouvraient les yeux et la regardaient ébahis. « Je suis une princesse en haillons, mais tout de même je suis princesse. Rien n'est plus facile que d'avoir l'air d'une princesse quand on est habillée de drap d'or, mais il est plus difficile et partant plus glorieux de l'être quand on est pauvre. Par exemple, Marie-Antoinette, détrônée, prisonnière, vêtue d'une simple robe noire, appelée par dérision « la veuve Capet », raillée, insultée, était beaucoup plus reine dans son malheur, que lorsque, joyeuse et fêtée, elle recevait les hommages de tous. Je l'aime mieux en prison, quand le peuple déchaîné ne peut réussir à lui faire peur. Elle était plus forte que ses bourreaux, même quand ils lui coupèrent la tête. » Un jour que mademoiselle Minchin lui adressait des reproches, l'expression des yeux de Sarah l'exaspéra à tel point que, se levant brusquement, elle souffleta Sarah. La fillette, réveillée de son rêve, sursauta, puis elle éclata de rire. _ Pourquoi riez-vous, fille de Satan ? cria mademoiselle Minchin. Il fallut à Sarah quelques minutes pour se rappeler qu'elle était princesse. Ses joues rougies brûlaient du soufflet reçu. _ Je songeais, répondit-elle. _ Demandez-moi pardon tout de suite, dit Mlle Minchin. _ Je vous demanderai pardon d'avoir ri, si c'est impoli, mais je ne vous demanderai pas pardon d'avoir songé. _ A quoi songiez-vous ? reprit mademoiselle Minchin. Comment osez-vous songer ? et pourquoi ? On était en classe, et toutes les élèves avaient levé la tête pour écouter. Sarah les étonnait toujours, elle répondait si bizarrement à mademoiselle Minchin et paraissait si peu redouter ses colères. _ Je songeais, répondit Sarah gravement et avec une parfaite politesse, que vous ne saviez pas ce que vous faisiez !... » _ Que je ne savais pas ce que je faisais ! s'écria mademoiselle Minchin, avec un étonnement un peu inquiet. _ Oui..., et je songeais que si vous aviez su que j'étais princesse, vous ne m'auriez pas souffletée. Je songeais combien vous seriez surprise et effrayée en apprenant subitement... En disant cela, Sarah, dans son esprit, transformait si bien en réalité ce qu'elle imaginait, elle en paraissait si persuadée, si pénétrée, que mademoiselle Minchin en demeura stupéfaite. « Eh, quoi, semblait se dire son esprit étroit, y aurait-il par hasard un peu de vérité derrière cette audacieuse franchise ? » _ Quoi ?... en apprenant quoi ?... dit-elle. _ Que j'étais vraiment une princesse, et pouvais tout de suite, mais tout de suite, si je voulais, vous faire... _ Allez dans votre chambre ! cria mademoiselle Minchin suffoquée ; attention à vos leçons, mesdemoiselles ! Sarah sortit en faisant un petit salut. _ Excusez-moi d'avoir ri, si c'était impoli, répéta-t-elle. _ Je ne serais pas du tout étonnée si Sarah devenait un jour quelque chose, chuchota une des élèves. Cette même après-midi, Sarah eut l'occasion de montrer si elle était princesse ou non. Il faisait un temps épouvantable depuis plusieurs jours. La pluie tombait sans discontinuer ; les rues froides et humides étaient remplies de boue, de cette boue de Londres, gluante et noire ; un air opaque, chargé de brouillards, s'étendait partout comme un sombre manteau. Bien entendu , ce jour-là il y avait plus que jamais des commissions à faire, des commissions longues et fatigantes : il y en avait toujours les jours de pluie. Sarah était envoyée de tous les côtés, jusqu' à ce que ses pauvres vêtements, vieux et usés, fussent trempés d'eau et de boue. Quant à ses chaussures, il y avait longtemps que, trouées et éculées, elles ne protégeaient plus ses pauvres petits pieds. Cette après-midi-là, mademoiselle Minchin, pour la punir, l'avait privée de déjeuner. Sarah avait froid et faim, et sa figure était si pâle, si fatiguée, que plusieurs personnes sur son passage se retournèrent pour la considérer avec sympathie. Sarah ne les voyait pas, elle allait, se dépêchant, « supposant », pour se consoler, une foule de choses étranges et presque impossibles. « Supposé, pensait-elle, que j'aie de bonnes bottines et des vêtements secs, avec un parapluie qui ne serait pas cassé ; supposé, supposé... qu'au moment d'approcher de cette boulangerie, où il y a de bonnes brioches toutes chaudes dans la vitrine, je trouve ici une pièce de dix sous qui n'appartiendrait à personne, j'irais tout droit acheter cinq brioches et je les mangerais sans m'arrêter... » Il arrive bien des choses étonnantes en ce monde, il en arriva une de ce genre à Sarah. Juste au moment où elle traversait la rue pleine de boue pour gagner le trottoir, Sarah, en regardant à terre, aperçut une pièce blanche de dix sous. En moins d'une seconde la pièce fut dans sa main. « Est-ce possible ? dit Sarah haletante. Devant elle la boulangerie étalait ses vitrines pleines de gâteaux, et la boulangère ajoutait d'autres brioches à celles qui étaient en montre. Sarah allait-elle user de sa bonne fortune ? Cette pièce était-elle bien à elle ? avait-elle le droit de la dépenser ? Sarah, tout hésitante, réfléchissait, mais les brioches sentaient si bon ! Leur odeur chaude arrivait jusqu'à elle ; personne ne pouvait vraiment réclamer les dix sous perdus dans la boue. « Tout de même je demanderai à la boulangère si elle les a perdus, se dit Sarah. Elle allait entrer dans le magasin, quand elle vit, accroupie près de la devanture de la boutique, une enfant à peu près de son âge, mais encore plus misérablement vêtue qu'elle, vrai paquet de haillons trempés et malpropres, d'où sortaient une tête ébouriffée et des yeux affamés. Sarah se sentit prise de pitié. « Celle-ci, dit-elle, est une enfant du peuple ; je suis une princesse, elle doit avoir plus faim que moi. » L'« enfant du peuple » regardait Sarah venir et s'écartait pour la laisser passer : elle avait l'habitude de s'écarter du chemin des autres ; si un sergent de ville passait près d'elle, il la poussait du coude, en lui disant : « Place ! » Les doigts de Sarah serrèrent plus fort la piécette blanche ; puis, après une courte hésitatition : « Avez-vous faim ? demanda-t-elle. L'enfant s'écartait de plus en plus, essayant de ramener sur ses pauvres petites jambes nues les haillons qui ne suffisaient pas à les couvrir. _ Oh ! oui ! répondit-elle d'une voix enrouée, oh ! oui ! _ Vous n'avez pas déjeuné ? reprit Sarah. _ Ni déjeuné, ni dîné, ni soupé, ni rien..., articula l'enfant d'une voix de plus en plus enrouée, en s'éloignant encore. _ Depuis quand ? insista Sarah. _ Sais pas. Pas aujourd'hui ; rien. J'ai demandé, personne n'a voulu me donner. » La vue seule de cette enfant de la misère donnait encore plus faim à Sarah, en même temps que grandissait sa sympathie pour la pauvrette. « Si je suis une princesse, pensa-t-elle, si je suis une princesse... Quand les princesses étaient pauvres et sans couronne, elles partageaient néanmoins le peu qu'elles avaient avec les pauvres gens... Ces brioches coûtent deux sous pièce ; j'en aurais cinq pour mes dix sous ; ce ne sera assez ni pour elle, ni pour moi, mais ce sera mieux que rien. _ Attendez-moi un moment, dit-elle à la petite mendiante. Elle entra dans la boulangerie, qui, bien chauffée, était en même temps remplie d'une bonne odeur de pain frais. _ Pardon, dit Sarah à la boulangère, n'auriez-vous pas perdu une pièce de cinquante centimes ? et elle montrait sa petite main rougie dans laquelle était la piécette. La femme regarda l'argent, puis Sarah. _ Non, dit-elle, vous l'avez trouvée ? _ Dans la rue, là. _ Gardez-la, alors, dit la marchande ; elle doit être dans la rue depuis une semaine ; gardez-la ; elle est bien à vous. Vous ne trouverez pas celui qui l'a perdue. _ C'est ce que je pense, dit Sarah, mais je préférais vous le demander. _ Il n'y en a pas beaucoup qui auraient fait cela, repartit la boulangère examinant Sarah et de plus en plus intéressée par l'étrangeté de ce petit visage. - Désirez-vous acheter quelque chose ? ajouta-t-elle en voyant la fillette tourner les yeux vers les brioches. _ Cinq brioches, s'il vous plaît, celles de deux sous pièce. La bonne femme prit un sac de papier et, choisissant les plus belles brioches, elle le remplit. Sarah remarqua qu'elle en mettait six au lieu de cinq. _ J'ai dit cinq seulement, s'il vous plaît ; je n'ai que cette pièce. _ L'autre est pour faire le poids, dit la brave femme. J'ose dire que vous les mangerez tou tes. Est-ce que vous n'avez pas faim ? Un nuage de larmes voila les yeux de Sarah. _ J' ai grand'faim et je vous remercie de votre bonté, répondit Sarah ; et elle allait ajouter qu'il y avait à la porte une petite fille qui était encore plus affamée qu'elle ; mais à ce moment des clients entraient et la boulangère s'empressa auprès d'eux ; aussi Sarah se borna à remercier une fois de plus et sortit. La petite pauvresse était à la même place. Elle regardait, les dévorant des yeux, les petits pains dans la vitrine ; son air hébété et souffrant remua le coeur de Sarah, qui commençait à sentir sur ses doigts la douce chaleur des brioches. Elle s'arrêta devant l'enfant et, prenant une des brioches, la lui mit dans les mains. La petite mendiante ne bougea pas, n'osant toucher à la brioche ; elle regarda Sarah de ses yeux agrandis par les privations. _ C'est pour vous, dit la généreuse petite fille ; elle est bonne et chaude, mangez-là, vous n'aurez plus tant faim. » L'enfant prit la brioche et la mit presque entière dans sa bouche. L'une après l'autre, Sarah déposa encore trois brioches dans les mains de la pauvre petite. « Elle a plus faim que moi » pensait-elle ; « elle meurt de faim » ; néanmoins sa main trembla en tendant la quatrième : « Je ne meurs pas de faim, moi » ; et s'étant ainsi encouragée, elle donna la cinquième. La pauvre petite sauvage mangeait avec avidité, elle dévorait, ne s'arrêtant même pas pour dire merci ; savait-elle seulement cet usage de politesse ? Pauvre petit animal mourant de faim, elle ignorait la civilité puérile et honnête ! Quand Sarah se retourna pour partir, l'enfant mangeait déjà la cinquième brioche. « Adieu », dit la princesse en s'éloignant. Arrivée de l'autre côté de la rue, elle regarda derrière elle : la mendiante, à la moitié de la dernière brioche, s'était arrêtée, suivant des yeux la bonne fée qui l'avait secourue. Sarah la salua d'un petit mouvement gracieux de la tête et disparut au tournant de la rue. Au même instant la boulangère venait sur le seuil de la porte et jetait à l'entour un regard distrait. « Eh quoi ! s'écria-t-elle, cette fillette a donné ses brioches à une mendiante ! certes, ce n'était pas qu'elle n'en eût pas envie elle-même ! En vérité, en vérité, je donnerais bonne chose pour savoir pourquoi elle a fait cela. » Et, interpellant la mendiante : « Qui t'a donné ces brioches ?» L'enfant indiqua de la tête la direction qu'avait prise Sarah. _ Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? ajouta la marchande. _ M'a demandé si j'avais faim ! _ Et qu'as-tu répondu ? _ Que oui, j'avais faim. _ Alors elle est venue m'acheter des brioches, et elle te les a données ? L'enfant fit un autre signe de tête. _ Combien? _ Cinq. « Elle n'en a gardé qu'une pour elle, pensa la femme, et pourtant elle aurait bien mangé les six, ses yeux le disaient » et la boulangère regarda dans la rue espérant y voir encore Sarah. « Je lui en aurais donné une douzaine si elle n'était pas partie si vite.» Alors elle se tourna vers l'enfant. _ As-tu encore faim ? _ J'ai toujours faim, mais ce n'est pas si dur qu' avant. _ Viens, dit la femme. La petite mendiante obéit machinalement ; elle suivit la boulangère dans une petite pièce, derrière la boutique, où un poêle ronflait. Comme la pièce sentait bon ! La pauvre enfant semblait ahurie ; jamais elle n'avait eu pareille aubaine. « Chauffe-toi, dit la brave femme, et quand tu n'auras rien à te mettre sous la dent, viens ici, je te donnerai toujours un morceau de pain en souvenir de cette fillette. » Sarah trouva quelque réconfort dans sa dernière brioche. Elle la cassa en petits morceaux, les mangea lentement pour les faire durer aussi longtemps que possible. « Supposé, disait-elle, que ce fût une brioche magique ; supposé qu'une bouchée de ma brioche valût un grand dîner, qui sait ? j'aurais peut-être une indigestion en mangeant comme je le fais !» Il faisait nuit quand elle entra dans le square ; les réverbères étaient allumés, la plupart des fenêtres des maisons étaient éclairées. Sarah prenait plaisir à regarder les personnes assises ou debout dans l'intérieur des pièces éclairées. Elle aimait à imaginer leur vie... A ce point de vue, les habitants de la maison située vis-à-vis de la pension l'intéressaient particulièrement. Ils étaient nombreux et Sarah les appelait « la grande famille ». A côté du père, de la mère et d'une grand'mère encore alerte s'agitaient neuf enfants et un personnel considérable de domestiques. Et tout ce monde paraissait très heureux de vivre. Les neuf enfants passaient leur journée à jouer, à courir, à se promener à pied ou en voiture, avec leur mère ou avec leurs bonnes. Le soir, Sarah les voyait accourir à la rencontre du papa qui rentrait toujours les poches pleines de joujoux et de bonbons ; quelquefois elle les entendait rire et se disputer la place aux fenêtres pour voir les passants. C'était pour l'enfant abandonnée une famille qui lui faisait oublier sa solitude. Elle avait baptisé chacun d'un nom le plus souvent emprunté â ses lectures. Le gros bébé, au bonnet de dentelle, elle l'appelait Yvonne Beauchamp de Montmorency ; l'autre bébé qui n'avait pas de bonnet, c'était Octave Cholmondely de Montmorency ; le petit garçon qui se tenait à peine sur ses jambes potelées, elle l'avait nommé Jacques de Montmorency ; puis venaient Lilian-Evangéline, Guy-Clarence, Lucienne Rosalind, Jeanne-Valentine et Claude-Harold-Hector. A côté de la « grande famille » vivait la « vieille demoiselle », qui avait une gouvernante, deux perroquets et son inséparable petit chien, un kingcharles ; mais Sarah l'aimait moins que les « Montmorency », elle n'admettait pas qu'on passât sa vie à parler à des perroquets, et à se promener en voiture avec un chien. Mais la personne qui intéressait le plus Sarah était le proche voisin de mademoiselle Minchin ; pour notre petite fille, c'était « le monsieur de l'Inde ». C'était en effet un monsieur d'un certain âge qui, disait-on avait habité l'Inde, d'où il avait rapporté une grosse fortune et une maladie de foie. Il était jaune et n'avait pas l'air heureux. Quand il se promenait en voiture, il disparaissait sous les châles et les fourrures dont il s'enveloppait ; malgré leur épaisseur, il n'arrivait pas à se réchauffer. Son domestique indien semblait encore plus frileux, et son singe l'était, si possible, plus que le domestique. Sarah avait entrevu le petit animal assis sur une table, près d'une fenêtre, bien au soleil ; il semblait si triste, si navré, que la fillette avait conçu pour lui une profonde sympathie. « Je suis certaine, disait-elle quelquefois, qu'il pense constamment à ses beaux arbres, à ses hauts cocotiers, auxquels il restait suspendu par la queue des journées entières, sous l'ardent soleil des tropiques. Pauvre petite bête ! » Le domestique nègre qu'elle appelait Lascar semblait aussi triste que le petit singe ; mais il était bien clair que son dévouement pour son maître était absolu. « Peut-être a-t-il sauvé la vie à son maître, lors de la révolte des Cipayes » se disait Sarah en se livrant â ses suppositions habituelles. « Il a l'air d'avoir vécu toute une vie d'aventures. Je voudrais lui parler ; je me rappelle un peu la langue hindoue ». Et un jour elle avait essayé de se faire comprendre de lui. Le mouvement de surprise qu'il avait eu en entendant sa langue natale, avait témoigné à Sarah le plaisir qu'il éprouvait. L'Indien était debout devant la voiture de son maître qu'il attendait ; Sarah passant près de lui avait prononcé quelques mots en hindou et le nègre, ravi, l'avait regardée avec étonnement. Au même moment son maître était survenu, et Lascar avait murmuré au « monsieur de l'Inde » quelques mots qui le firent se retourner vivement et regarder la petite fille avec curiosité. Depuis lors Lascar ne rencontrait plus Sarah sans lui faire de grands salamalecs, et à l'occasion, ils échangeaient quelques mots. Elle apprit ainsi que le Sahib était très riche, qu'il était malade, et aussi qu'il n'avait ni femme ni enfants, qu'enfin le climat de l'Angleterre ne convenait pas du tout an petit singe. « Le monsieur de l'Inde est presque aussi malheureux que moi », pensa Sarah, « la richesse ne fait pas le bonheur ! » Ce soir-là, en passant devant la maison du riche étranger, comme Lascar fermait les contrevents, elle put entrevoir l'intérieur du salon. C'était une vaste pièce, éclairée d'une lampe et d'un beau feu qui brillait dans la cheminée. Le « monsieur de l'Inde » était assis dans un fauteuil bas qui semblait fort confortable, et le luxe de cette chambre était si brillant, qu' il paraissait à l'enfant pauvre devoir suffire au bonheur ; mais le vieux monsieur appuyait sa tète dans ses mains et avait l'air plus malheureux, plus triste que jamais. « Pauvre homme, pensa-t-elle, est-ce qu'il en est réduit, lui aussi, à faire des suppositions ? » Lorsque Sarah rentra à la pension, mademoiselle Minchin l'attendait dans le vestibule. _ Où avez-vous passé votre temps? gronda-t-elle. Voilà quatre heures que vous êtes dehors ! _ Il faisait si mauvais, dit Sarah, il était si difficile de marcher... et la course était si longue. _ Ne répondez pas, répliqua mademoiselle Minchin, et ne me dites pas de mensonges... Sarah descendit à la cuisine. _ Pourquoi n'êtes-vous pas restée dehors toute la nuit ? dit la cuisinière. _ Voilà ! dit simplement Sarah, en posant ses achats sur la table. La cuisinière les prit en maugréant. _ Est-ce que je puis avoir quelque chose à manger ? demanda faiblement la fillette. _ Il y a longtemps que le dîner a été servi et mangé ; vous n'attendez pas que je vous garde votre dîner pendant que vous courez les rues, j'espère ! Sarah demeura un moment silencieuse, comme trop épuisée pour se défendre. _ Je n'ai pas déjeuné, dit-elle; et sa voix était basse et tremblante. _ Il y a du pain dans le placard, finit par ajouter la cuisinière, c'est tout ce que vous aurez aujourd'hui. Sarah alla chercher le pain. Hélas ! il était sec et dur. Elle le prit pourtant et monta chez elle. Jamais l'escalier ne lui avait paru si pénible ; lasse et découragée, il lui semblait qu'elle n'arriverait jamais en haut ; plusieurs fois elle s'arrêta oppressée. Puis, qu'allait-elle trouver dans sa chambre froide et nue ? la solitude et la tristesse. Cette pensée lui faisait mal. Pourtant Émilie l'attendait et son souvenir la réconfortait un peu . Mais elle ne se sentait aucun goût ce soir-là pour « faire des suppositions ». Il y avait des larmes dans ses yeux quand elle atteignit les dernières marches. Elle ne se souvenait pas qu'elle était princesse. Pauvre petite abandonnée, elle avait faim et froid ! « Ah ! si mon papa avait vécu, disait-elle dans son désespoir, il m'aurait soignée lui, il m'aurait aimée ! » Elle arriva pourtant et ouvrant la porte, elle entra. Rêvait-elle ? un songe commençait-il pour elle avant son sommeil ? Ce qu'elle voyait dans cette chambre transformée, était-ce bien réel ? Sarah frottait ses yeux et ne pouvait comprendre ce mystère : sa chambre était métamorphosée. La grille qu' elle avait laissée, le matin, rouillée et vide, reluisait comme neuve, et un feu superbe y était allumé, si brillant que, de la porte où Sarah était adossée, elle en sentait la bienfaisante chaleur. Une bouillotte en cuivre chantait devant le foyer. Un épais tapis, aux riches couleurs, cachait le plancher, et sur le tapis, près du feu, était un fauteuil chargé de coussins. Au milieu de la pièce, une petite table était dressée. Sur la nappe d'une blancheur éclatante était rangé avec goût un luxueux couvert. De plusieurs plats d'argent bien clos s'exhalait un fumet délicieux ; tout à côté, étaient posées une tasse, une soucoupe en fine porcelaine, et de petites assiettes couvertes. Dans le coin, le lit était refait, bien enveloppé maintenant de chaudes couvertures... Sur le lit s'étalait une mignonne robe de chambre ouatée d'une chaude étoffe aux couleurs bizarres. Au-dessus de la cheminée une étagère était pleine de livres. La petite mansarde, jadis déserte et froide, ressemblait en ce moment à une habitation de fée. « C'est de la magie ! dit Sarah, ou bien est-ce que je rêve ? J'ai tant de fois supposé des merveilles que mes yeux voient trouble. Pourtant mes feux imaginaires ne me réchauffaient pas, et je suis toute pénétrée de la chaleur de ce bon feu flamboyant ! » Sarah s'avança jusqu'à la cheminée et s'agenouilla devant le foyer. Lentement, comme ayant peur de s'éveiller de son enchantement, elle toucha la chaise qui l'invitait à s'asseoir, la table qui l'invitait à manger, la théière d'où montait la vapeur d'un thé généreux. « Tout cela est donc vrai ! disait Sarah dans son étonnement ; c'est comme un conte de fée réalisé ! » Elle s'approcha de son lit, toucha les blanches couvertures et la robe ; elles étaient bien réelles aussi. Elle ouvrit un livre, en lut le titre et vit sur la première page ces mots : « Pour la petite fille de la mansarde. » Pour le coup Sarah fondit en larmes ; quelqu'un pensait donc à elle, quelqu'un l'aimait, quelqu'un voulait lui faire plaisir ! « Je ne sais pas qui, se dit-elle, mais j'ai un ami. » Cette pensée réchauffait son cœur mieux que le feu n'avait réchauffé son corps. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait plus d'amis, depuis les jours lointains où, heureuse et riche, elle voyait ses moindres souhaits réalisés... Et maintenant un inconnu s'intéressait à elle. Elle pleurait, mais ses larmes étaient douces, et c'était la joie qui les faisait couler. Le reste de la soirée fut rempli par une suite d'émotions délicieuses. Quelle jouissance pour elle d'échanger ses vêtements trempés contre un peignoir bien chaud, d'ôter ses souliers trop larges et tout usés pour chausser les mignonnes babouches trouvées près du feu, de boire un thé parfumé, de s'asseoir dans un moelleux fauteuil, et de soulever les couvercles des plats pour manger, quoi ? Sarah aurait été bien en peine de le dire : elle était si émue qu'elle n'avait presque plus faim. Elle ne savait à qui attribuer tant de générosité et de sollicitude. Émilie ne pouvait pas l'éclairer là-dessus ; elle était restée toute la journée dans la chambre, mais elle n'aimait pas à parler... « C'est une bonne fée, n'est-ce pas, ma fille ? » dit-elle à sa poupée, « c'est une fée qui est venue dans un rayon de soleil et qui, d'un tour de sa baguette, a accompli toutes ces merveilles ? » Sarah s'endormit et rêva à son ami mystérieux ; elle eut des rêves roses qui remplirent son petit cœur de joie. Le lendemain elle se réveilla, toute encore à la joie de sa soirée et de sa nuit. Elle fut surprise de trouver tout dans le même état que la veille. Le feu était éteint, mais la chaise était là, la table couverte de plats était toujours à côté de la chaise ; sous ses couvertures de laine, la fillette avait chaud. Elle prit Émilie dans ses bras, l'embrassa en lui disant : « Je ne raconterai à personne ce qui nous est arrivé, cela vaut mieux. » Elle descendit comme à l'ordinaire, mais ce jour-là les commissions ne la fatiguèrent pas, les paroles dures ne la rebutèrent point. Elle tâchait de ne pas trahir sa joie ; mais chaque fois que la pensée lui venait qu'elle avait un ami, son cœur battait à se rompre, ses joues se coloraient ; elle n'était plus seule, elle avait un ami !... Oui, elle avait un ami, et cet ami ne semblait pas vouloir l'abandonner, car lorsqu'elle remonta le soir chez elle et s'arrêta devant sa porte avec une secrète frayeur de retrouver son ancienne mansarde, elle eut le bonheur de voir que les mêmes mains avaient encore travaillé pour elle. Comme la veille, la table était servie ; le feu était allumé. Des tentures, aux chaudes couleurs orientales, cachaient la nudité et la laideur des murs ; des tableaux attiraient les yeux ; une longue caisse en bois blanc qui était restée dans un coin s'était transformée en un divan chargé de coussins. « C'est un vrai conte de fée, n'est-ce pas, Émilie? » disait Sarah émerveillée. « Il me semble que je n'aurais qu' à le souhaiter pour avoir aussitôt des sacs d'or, de diamants. Ce ne serait pas plus étrange que ce que je vois ici. Est-ce bien vraiment ma mansarde ? Suis-je la petite Sarah qui souffrait tant de la faim et du froid ? Ou suis-je une princesse ? » Si c'était un conte de fée qui se réalisait pour Sarah, elle n'était pas au bout de ses merveilles. Chaque jour un ornement nouveau venait s'ajouter à ceux de la veille : un éventail superbe était accroché aux draperies de la muraille, un v ase rempli de fleurs toutes fraîches resplendissait sur la cheminée ; les livres étaient renouvelés et le magicien qui opérait tous ces prodiges prenait grand soin que l'enfant n'eût pas faim. Quand elle quittait sa chambre le matin, laissant sur la table les débris du repas de veille, elle avait, à son retour, la surprise de trouver un autre repas non moins appétissant. Toutes les tracasseries de la journée, si pénibles autrefois à supporter, ne troublaient notre petite amie. La pensée de retourner le soir dans son pays de féerie la consolait de tout. Le mystère délicieux qui l'attendait lui faisait oublier ses vêtements mouillés ; n'était-elle pas assurée d'en trouver de bien secs, là-haut, dans sa chambre ? Les secrètes joies que Sarah goûtait finirent par fortifier sa santé : sa figure devint moins triste, un peu de couleur parut sur ses joues et ses yeux semblèrent moins grands. Le changement devint bientôt si apparent, que mademoiselle Minchin s'en étonna. Dans le même temps, une nouvelle surprise lui était réservée. Un commissionnaire apporta un jour plusieurs paquets qu'il laissa aux mains de Sarah. Tous étaient adressés (en une grosse écriture) à « la petite fille de la mansarde ». Sarah, après avoir posé les deux plus grands sur la table du vestibule, était en train d'examiner l'adresse, quand mademoiselle Minchin, descendant l'escalier, s'approcha. _ Portez ces paquets aux demoiselles à qui ils sont destinés, ordonna-t-elle ; et ne perdez pas votre temps à les regarder ainsi ! _ Ils sont pour moi, répondit Sarah tranquillement. _ Pour vous ? vous êtes folle ! s'écria mademoiselle Minchin. Qu'est-ce que cela veut dire ? _ Je ne sais pas de qui ils viennent, reprit Sarah, mais c'est à moi qu'ils sont adressés. Mademoiselle Minchin s'approcha et lut l'adresse avec un étonnement croissant. _ Qu' y a-t-il là-dedans ? demanda-t-elle. _ Je n'en sais rien, dit Sarah. _ Ouvrez-les, commanda mademoiselle Minchin de plus en plus excitée. Sarah les ouvrit et trouva une jolie robe, un manteau bien chaud, des bas et des souliers ; il y avait même un parapluie et des gants. De la poche du manteau sortait un bout de papier sur lequel était écrit : « Pour être portés tous les jours ; quand ils seront usés, d'autres les remplaceront. » Mademoiselle Minchin perdit tout à fait contenance. Cet incident ne présageait rien de bon. Se serait-elle trompée dans ses calculs ? et cette enfant, si longtemps maltraitée, aurait-elle un ami inconnu et puissant. Cette pensée n'était pas faite pour rendre la tranquillité à mademoiselle Minchin. Si Sarah avait un ami, et si cet ami arrivait à connaître les privations qu'avait endurées la petite orpheline, il se pourrait bien que mademoille Minchin payât cher ses méchancetés. Après tout, peut-être n'était-il pas trop tard pour réparer le mal. Elle allait essayer de faire oublier ses souffrances à Sarah. Elle la regarda du coin de l'œil. _ Eh bien ! commença-t-elle d'un ton doucereux qu' elle n'avait plus employé avec Sarah depuis la mort du capitaine Crewe. Eh bien ! il paraît que vous avez un ami bien bon pour vous. Puisqu'il vous promet de remplacer ces vêtements par d'autres quand ils seront usés, vous pouvez aller les mettre, ils vous donneront un air présentable et vous pourrez alors descendre en classe pour y apprendre vos leçons. Une demi-heure plus tard Sarah faisait une entrée triomphale dans la classe, au milieu de la faction des élèves peu habituées à voir Sarah aussi confortablement habillée. Sa robe marron et rouge, qui lui allait très bien, ses bas et ses souliers neufs la faisaient ressembler à la riche petite fille qu'elle était avant la mort de son père. « Peut-être a-t-elle fait un héritage ? » chuchotaient les élèves... « J'ai toujours eu l'idée, disait l'une des plus avisées, qu'il lui arriverait quelque chose d'extraordinaire ; même dans ses haillons, elle avait l'air d'une princesse déguisée. » Ce soir-là, en rentrant dans sa chambre, Sarah mit à exécution un projet que depuis longtemps elle ruminait dans sa petite tête. Elle écrivit à son ami, à son bienfaiteur inconnu, une lettre ainsi conçue : « J'espère que vous ne me trouverez pas indiscrète si je vous écris, alors que peut-être vous désirez rester caché. Je ne veux pas essayer de vous connaître, si vous ne le voulez pas, mais il faut que je vous remercie de toutes vos bontés pour moi. Vous êtes si bon, si bon ; bon comme une fée et puissant comme elle. Je suis si heureuse maintenant ; j'étais si malheureuse autrefois ; je souffrais de tout, de la faim et du froid ; à présent rien ne me manque ; et c'est à vous que je le dois. Laissez-moi vous dire et vous redire : Merci ! merci ! » Le lendemain matin, en quittant sa chambre, elle laissa cette lettre sur la table ; le magicien la prendrait sans doute avec les restes du dîner, et la pensée que son ami mystérieux la lirait rendit Sarah tout heureuse. Peu de temps après, elle trouva un soir en rentrant chez elle, un étrange visiteur. Ce visiteur, assis sur le fauteuil, avait l'air d'un enfant, mais d'un enfant qui aurait la figure vieille, ridée et triste. « C'est un singe! s'écria Sarah, dès qu'elle l'eût vu de plus près. C'est le singe du monsieur de l'Inde ! Comment a-t-il pu arriver jusqu'ici ? » C'était en effet le petit singe, tranquillement assis et nullement gêné de se trouver en pays étranger. Sarah se rendit bientôt compte du chemin qu'avait pris l'animal pour venir. La lucarne était ouverte, elle n'était, de la maison voisine, qu'à une faible distance, aisée à franchir même pour quelqu'un moins agile qu'un singe. Le petit singe était probablement monté sur sa fenêtre pour explorer le voisinage ; il avait avisé la chambre de Sarah, et attiré par la lumière qui y brillait, il était venu, s'y était installé. En tout cas, il était là ; et lorsque Sarah alla vers lui, il posa ses petites pattes, si semblables à des mains humaines, sur la robe de la petite fille et grimpa dans ses bras. « Oh ! pauvre petit laideron de singe, dit Sarah, en le caressant, je ne puis m'empêcher de t'aimer, tu es presque un bébé, mais heureusement, tu n'en es pas un, car ta maman ne serait pas fière de toi et personne de ta famille ne voudrait te voir. Pourtant je t'aime... tu as l'air si triste ! peut-être as-tu des peines de cœur !.... mais as-tu un cœur seulement ?... » Pendant que Sarah lui parlait, le singe la regardait, semblait la comprendre ; il l'examinait avec sollicitude, sentant sa robe, touchant ses mains, montant sur son épaule ; finalement, son parti pris de rester là, il s'assit et appuya sa tête contre les cheveux de Sarah. « Mais je ne puis pas te garder, lui expliqua Sarah, en le prenant sur ses genoux, et en lui donnant un gâteau. » Le singe la regardait, contractant les rides de son front, et secouait la tête comme pour dire : « Je veux rester ». « Il faut retourner chez toi, reprit la petite fille. Je voudrais bien te garder; tu es vivant, toi ; quelle société tu serais pour moi ! mais je dois te rendre à ceux à qui tu appartiens. » Et disant cela, Sarah prit le singe dans ses bras et se disposa à descendre. Mais à la porte, le singe se suspendit à son cou, et jeta des petits cris de colère. « Il ne faut pas être ingrat, dit Sarah, sur un ton de doux reproche, tu dois aimer tes maîtres. Je suis sûre que Lascar est bon pour toi. » Personne, chez mademoiselle Minchin, ne vit sortir Sarah ; elle arriva bientôt sur le perron du « Monsieur de l'Inde » et sonna. Lascar vint ouvrir. _ J'ai trouvé votre singe dans ma chambre, dit Sarah, il est passé, je crois, par la fenêtre. Le domestique se confondit en remerciements ; mais pendant qu'il parlait encore, une voix grondeuse, quoique affaiblie, se fit entendre dans la pièce voisine, et Lascar disparut, laissant Sarah à la porte, le singe dans ses bras. Quelques instants après, L'Indien revint et dit à Sarah que le Sahib demandait à voir mademoiselle. Sarah trouva ce désir singulier, mais se rappelant que le « monsieur de L'Inde » était malade, et par conséquent sans doute un peu capricieux et volontaire, elle se Iaissa emmener dans la chambre de l'étranger. Il était assis dans un grand fauteuil enfoui sous des coussins et paraissait très souffrant. Sa figure était jaunie et amaigrie, ses yeux étaient ternes et cernés. Il regarda Sarah curieusement et avec fixité, comme si sa vue réveillait en lui de douloureux souvenirs. _ Vous demeurez dans la maison voisine ? demanda-t-il. _ Oui monsieur, chez mademoiselle Minchin. _ Cette dame tient un pensionnat, n'est-ce pas ? _ Oui, monsieur. _ Et vous êtes une de ses élèves ? Sarah hésita, ne sachant comment répondre. _ Je ne sais pas exactement ce que je suis, finit-elle par dire. _ Pourquoi cela ? interrogea le vieux monsieur. Le singe commençait à s'agiter, Sarah le calma avec des caresses. _ Au commencement, expliqua-t-elle, j'étais une élève, mais maintenant... _ Que voulez-dire par « au commencement », interrompit l'étranger. _ Je voulais dire, quand papa m'a amenée chez mademoiselle Minchin !... _ Eh bien, qu'est-il donc arrivé depuis ? dit le malade avec agitation, en fronçant les sourcils. _ Mon père est mort ! soupira la petite, il avait perdu tout son argent, personne ne pouvait payer ma pension, ni me soigner ; et mademoiselle Minchin... _ Vous a alors reléguée en haut dans la mansarde, dit vivement le monsieur, et là, on vous a négligée, traitée comme une petite esclave, et vous mouriez presque de faim et de froid. C'est à peu près cela, n'est-ce pas ? Les joues de Sarah devinrent rouges. _ Il n'y avait personne pour me prendre ou pour payer pour moi, murmura-t-elle. _ Comment votre père a-t-il perdu son argent ? demanda le monsieur, d'un air maussade. La rougeur qui avait envahi le visage de Sarah, s'av iva encore : elle regarda droit dans les yeux du Sahib : « Ce n'est pas lui qui l'a perdu, dit-elle d'une voix ferme. Il avait un ami dans lequel il avait confiance, il remit sa fortune entre les mains de cet ami et celui-ci la perdit ; je ne sais trop comment cela s'est fait, je ne l'ai jamais bien compris, peut-être mon père eut-il tort de croire à la loyauté de son ami. » Le malade s'agitait dans son fauteuil, il s'écria nerveusement : _ C'est une histoire qui arrive tous les jours. Ceux qu'on accuse ne méritent pas toujours d'être blâmés , ils paraissent souvent plus coupables qu'ils ne le sont. Un malentendu, une mauvaise spéculation peuvent les faire soupçonner de mauvaise foi. Ne les croyez pas tous criminels. _ Non, dit Sarah, ils ne le sont peut-être pas. Mais leurs victimes n'en souffrent pas moins; mon papa est mort par la faute de son ami. Le monsieur dé l'Inde rejeta les couvertures de dessus ses genoux. _ Venez plus près de moi, dit-il, laissez-moi vous voir. Sa voix sonna étrangement aux oreilles de la petite fille; il avait l'air si nerveux, si ému ! Il semblait à Sarah qu'il avait peur de la regarder en face. Cependant elle s'avança ; le singe toujours suspendu à son cou, avait des mouvements d'inquiétude en regardant son maître. Le malade examina longtemps l'enfant. _ Oui, dit-il à la fin, oui, je le vois. Dites-moi le nom de votre père. _ Il s'appelait Ralph Crewe, dit Sarah, le capitaine Crewe. Peut-être, _ une idée lui avait traversé l'esprit _, peut-être l'avez-vous connu dans les Indes. Il est mort là-bas !... L'étranger était retombé sur ses coussins et semblait très souffrant. _ Oui, dit-il d'une voix basse, je l'ai connu, j'étais son ami. Je ne voulais pas lui faire du tort. S'il avait vécu, il aurait su cela... L'affaire a bien tourné depuis... C'était un si brave cœur ; je l'aimais bien... Je puis réparer bien des choses encore... Appelez, appelez mon domestique. Sarah pensa que l'étranger allait mourir. Elle n'eut pas besoin d'appeler longtems Lascar ; il était dans la pièce voisine, il accourut. Le Sahib était inanimé mais le nègre était habitué à voir son maître dans de tels états ; adroitement il le souleva, lui fit boire quelques gouttes d'une potion et bientôt l'étranger revenu à lui put dire d'une voix faible à son domestique : _ Va chercher tout de suite Carmichael ; dis-lui de venir ; dis-lui que j ai retrouvé l'enfant... Quand M. Carmichael arriva, _ et il vint immédiatement, _ Sarah s'aperçut qu'il n' était autre que le père de la « grande famille ». Sarah retourna chez elle, emportant le singe qui ne voulait plus la quitter. Cette nuit-là Sarah dormit peu : ce ne fut certainement pas la faute du singe qui, très correctement, s'était tenu sur le divan ; ce furent les souvenirs de la journée qui rendirent sa nuit si agitée. Elle se demandait ce que le « monsieur de l'Inde » voulait dire par ces mots : « J'ai retrouvé l'enfant ». Quel enfant ? j'étais la seule enfant présente, mais si c'est moi, pourquoi m'a-t-il retrouvée et pourquoi me cherchait-il ? Que va-t-il faire de moi ? Est-ce que j'appartiendrais à quelqu'un ? Serait-il de mes parents ? Que va-t-il m'arriver maintenant ? Et toutes ces questions étaient pour Sarah autant de problèmes insolubles qui fatiguaient son esprit. Le lendemain elle devait tout apprendre ! Et, plus que jamais, elle se crut l'héroïne d'un conte de fée. D'abord M. Carmichael se présenta et eut un long entretien avec mademoiselle Minchin. Il lui annonça qu'il était le notaire de M. Arrisford (c'était le nom du « monsieur de l'Inde ») ; qu'à ce titre il venait lui parler de choses concernant Sarah, et bien faites pour piquer la curiosité de la directrice du « pensionnat aristocratique ». Mais comme en sa qualité de père d'une « grande famille », il aimait tendrement les enfants, il s'empressa, après avoir entretenu mademoiselle Minchin toute seule, d'aller chercher sa femme, excellente mère de famille au teint rosé, au cœur chaud, et de la ramener pour qu'elle expliquât tout à la pauvre petite abandonnée avec les paroles qu'une mère seule sait trouver. Alors Sarah apprit qu'elle ne serait plus la pauvre petite Cendrillon des mauvais jours, mais une demoiselle riche et honorée, car elle héritait de toute la fortune que son père avait crue perdue, et cette fortune était même considérablement accrue. M. Arrisford était précisément cet ami de son père, qui chargé d'administrer la fortune du capitaine Crewe, avait longtemps passé pour l'avoir engloutie dans des affaires imprudentes, tandis qu'en définitive il l'avait, au contraire, augmentée par des spéculations heureuses. Ses placements avaient paru mauvais d'abord, mais peu après la mort du capitaine Crewe, une des entreprises communes aux deux amis avait si bien prospéré que la fortune du capitaine avait doublé en même temps que s'édifiait celle de M. Arrisford. Celui-ci, à la nouvelle de la mort de son ami fut vivement frappé, et il ne s'en consola pas. Il avait vraiment aimé son jeune et généreux ami, et la pensée qu'il avait hâté sa fin altéra sa santé et son caractère. Sous le coup de son désespoir, il avait quitté l'Inde sans chercher à savoir où résidait l'enfant que laissait le capitaine. Arrivé en Angleterre, il se mit à sa recherche et fit tous ses efforts pour la retrouver, ne pouvant supporter l'idée que la fillette était toute seule au monde, pauvre et abandonnée, qui sait où ? Lorsqu' il était venu habiter la maison voisine du pensionnat de mademoiselle Minchin et de la résidence de son notaire, il était si malade qu'il avait abandonné momentanément toute recherche. Ses malheurs et le climat de l'Inde avaient tellement miné sa santé qu'il était à deux doigts de la mort. Les médecins même ne croyaient pas qu'il pût vivre au delà de quelques mois. Sur ces entrefaites, Lascar lui avait un jour parlé de la petite fille qui parlait l'hindou, et peu à peu il s'était intéressé à la petite abandonnée sans songer cependant à la rapprocher, dans son esprit, de l'enfant de son ami ; il était trop faible, trop malade pour se livrer à des réflexions là-dessus. Mais Lascar avait découvert la vie misérable et désolée de la fillette. Un jour, avec l'adresse et l'agilité particulières aux gens de sa race, il avait grimpé de sa fenêtre jusqu'à la lucarne de Sarah ; là il avait pu constater le dénûment de sa mansarde et il s'était empressé de faire part à son maître de la misère navrante de la pauvrette. Le Sahib, ému de pitié, l'avait autorisé à transporter par la fenêtre dans la froide chambrette tous les menus objets qui pouvaient la rendre plus riante. Lascar, qui dès le premier jour avait voué à l'enfant une affection sans bornes, avait mis un joyeux empressement à obéir à son maître. Il n'éprouvait aucune difficulté à accomplir ses voyages nocturnes. Il avait en effet surveillé les habitudes de Sarah, et sachant les heures où elle s'absentait, il choisirait ces moments-là pour s'introduire dans la mansarde. D'ordinaire il préférait le crépuscule pour accomplir sa besogne bienfaisante ; mais une ou deux fois, ayant vu Sarah sortir pour faire des courses, il s'était aventuré dans la journée chez la petite fille. A son retour, il racontait à son maître les surprises qu'il avait ménagées ce jour-là à l'enfant. Ces récits intéressèrent de plus en plus M. Arrisford à la vie de Sarah ; même ils arrivaient parfois à le distraire de ses soucis, à lui faire oublier ses souffrances. Le jour où Sarah rapporta le petit singe déserteur, il avait exprimé le désir de voir la fillette et de causer avec elle. La ressemblance frappante de la petite avec son père lui eut bientôt révélé l'origine de Sarah. _ Et maintenant, ma chérie, dit la bonne madame Carmichael, en caressant les petites mains de Sarah, toutes vos souffrances sont finies, vous allez venir avec moi, vous serez aimée, soignée comme un de nos enfants. Nous serons si heureux de vous garder toujours si M. Arrisford ne se remet pas de sa maladie ; nous espérons tout de même, malgré la secousse que lui ont causée ces dernières émotions, qu'il reprendra le dessus. Et quand il sera mieux portant, je suis sûre qu'il sera pour vous aussi bon que votre papa l'aurait été. Il a un si bon cœur et il aime tant les enfants ! En attendant il faut que vous deveniez heureuse et rayonnante de santé, il faut que vous appreniez à jouer, à courir, comme font mes fillettes. _ Comme vos fillettes ! est-ce que c'est possible ? dit Sarah. Je les ai souvent regardées en me demandant comment on pouvait être si heureuse. Cela me paraît si étrange de n'être plus seule au monde ! _ Ah ! mon amour ! oui, oui, vous serez heureuse, dit madame Carmichael, les larmes aux yeux. Et elle prit Sarah dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues. Le même jour Sarah fit connaissance avec toute « la grande famille ». Elle mit en émoi la maison, uand elle entra avec Émilie et son singe. Pas un membre de la famille, depuis l'aîné, déjà grand collégien, jusqu'au Benjamin, un bébé rose et joufflu, qui n'eût son présent à lui faire. Son histoire étrange et merveilleuse les intéressait passionnément. Elle était née aux Indes, elle avait voyagé, elle avait été riche, puis seule, pauvre et maltraitée, elle avait habité dans un grenier, et maintenant voici qu'elle était très riche, beaucoup plus riche qu'eux-mêmes. Ils pleuraient sur les mauvais jours de l'orpheline et un bon sourire épanouissait les visages quand elle-même, souriante, racontait les surprises merveilleuses des derniers jours passés dans la mansarde. M. Arrisford ne mourut pas, et Sarah alla habiter avec lui. Certes aucune princesse n'eût pu se dire plus heureuse qu'elle. Le « monsieur de l'Inde » s'ingéniait à la gâter, il s'efforçait de lui faire oublier ses souffrances passées. Lascar était pour elle le plus dévoué des esclaves ; il était à ses pieds fidèle et soumis, avide de connaître ses moindres désirs, s'efforçant de les prévenir. Bientôt la figure de la fillette se colora de rose, s'épanouit et rayonna d'une grâce si mignonne que M. Arrisford avait peine à reconnaître, dans cette enfant heureuse et brillante de santé, la pâle et triste fillette qu' il avait connue quelques semaines plus tôt. Sarah et le monsieur de l'Inde étaient maintenant de grands amis. Leurs heures se passaient à lire et à causer ensemble, M. Arrisford, assis dans son fauteuil et la fillette à ses pieds, sur un tabouret. De temps en temps elle le regardait subitement en souriant. _ Tu es heureuse, Sarah ? demandait M. Arrisford. Et elle répondait : _ Il me semble que je suis une vraie princesse, oncle Tom. — C'était le nom qu'il l'avait priée de lui donner. _ Je n'ai plus de « suppositions » à faire maintenant, ajoutait-elle en riant. Pour elle l'oncle Tom était réellement un magicien ; ne lui suffisait-il pas d'exprimer un souhait pour que, grâce à lui, il fût aussitôt réalisé ? Et il l'encourageait dans cette illusion, lui ménageant chaque jour de nouvelles surprises. C'étaient tantôt de magnifiques fleurs embaumant et égayant sa chambre, quand elle y rentrait, tantôt quelque bijou découvert dans un coin et placé là comme par hasard. Bien mieux encore : un soir que, selon leur habitude, ils étaient ensemble dans le salon, on entendit gratter à la porte. Sarah ouvrit et vit un énorme chien, un magnifique lévrier russe, qui avait au cou un collier d'or et d'argent sur lequel Sarah lut : « Je suis Boris et j'appartiens à la princesse Sarah ! » Quelle dure leçon, quelle expiation pour mademoiselle Minchin d'assister à la nouvelle fortune de son ancienne élève ! Elle se disait que si elle avait mieux calculé, elle aurait pu, avec cette enfant, gagner beaucoup d'argent. Elle essayait de la ressaisir, insinuant que l'éducation de Sarah ne pouvait s'achever sous une meilleure direction que la sienne. Même elle eut l'audace d'en appeler au témoignage de sa petite martyre. _ Je vous ai beaucoup aimée, n'est-ce pas, ma mignonne ? Alors Sarah, la regardant de ses grands yeux profonds, lui dit : _ Croyez-vous ? _ Sans doute, reprit mademoiselle Minchin, ma sœur et moi nous avons toujours proclamé que vous étiez notre plus remarquable élève. Nous sommes sûres de vous rendre heureuse, voulez-vous revenir ? A ces mots Sarah eut la vision de son grenier, elle songea aux jours passés sans manger, au soufflet reçu, au jour lointain, mais à jamais mémorable où, si cruellement, si brutalement on l'avait informée de son malheur ; et elle continua à regarder fixement mademoiselle Minchin. _ Vous savez très bien pourquoi je ne reviendrai plus chez vous, dit-elle. Mademoiselle Minchin avait sans doute des raisons pour le savoir, car elle n'insista plus. Elle se borna à envoyer à M. Arrisford pour les frais d'entretien de Sarah une note si exorbitante, que M. Carmichael en ouvrit les yeux tout grands ; mais M. Arrisford, avec sa délicatesse accoutumée, pensa que Sarah préférait qu'on payât mademoiselle Minchin sans discussion. M. Carmichael, en acquittant la note, ne put s'empêcher de laisser voir à l'aimable directrice l'opinion qu'il avait d'elle, ce qui troubla un peu la joie qu'éprouva mademoiselle Minchin en recevant cet argent si facilement et si honorablement gagné. Sarah était depuis un an environ chez M. Arrisford, quand il la trouva un jour silencieuse et comme absorbée. _ A quelle nouvelle « supposition » es-tu en train de te livrer ? _ Je me rappelais, dit Sarah, qu'une fois, ayant bien faim, je fis la rencontre d'une enfant plus affamée que moi. _ Hélas ! combien de fois n'as-tu pas eu faim ! soupira M. Arrisford. _ Ne pensez pas à cela, reprit Sarah, cette journée que je revois finit d'ailleurs le mieux du monde. C'est ce même soir que je trouvai ma mansarde transformée comme par la baguette d'une fée. Et elle raconta l'histoire de cette journée ; elle parla des brioches, de la pauvresse affamée, de la bonne boulangère. Et M. Arrisford dut plusieurs fois cacher avec ses mains ses yeux mouillés de larmes. _ Et j'étais en train de « supposer », continua Sarah en souriant, que vous seriez bien bon si vous me permettiez d'employer un peu de tout cet argent que vous m'avez donné à venir en aide à la boulangère dans ses charités. Que penseriez-vous si je lui disais que toutes les fois qu'elle verra de pauvres enfants ayant faim venir regarder à la devanture et dévorer des yeux les beaux petits pains dorés, je désire qu'elle les fasse entrer et les régale, — sur ma cassette particulière, bien entendu, ajouta-t-elle en riant. _ Si je te le permets, mon enfant ! de tout mon cœur, et dès demain matin, si tu le veux ! dit M. Arrisford d'une voix émue. _ Merci, répondit la princesse Sarah, je serai si heureuse de soulager ceux qui, comme moi, ont souffert. Le lendemain une voiture s'arrêtait devant la porte de la boulangerie, et un monsieur et une demoiselle en descendaient. Par hasard, la brave boulangère était en train de mettre des brioches toutes chaudes dans la vitrine. Elle les déposa et s'avança à la rencontre des riches clients qui venaient d'entrer. En reconnaissant Sarah, sa figure s'éclaira de plaisir. « Je suis sûre que je vous ai déjà vue, mademoiselle, s'écria-t-elle, mais pourtant... _ Oui, dit Sarah. Vous avez eu la bonté de me donner six brioches quand je n'avais que dix sous et... _ Et vous en avez donné cinq à une mendiante, interrompit la marchande, je ne l'aï jamais oublié. Je ne pouvais croire mes yeux d'abord, mademoiselle, en vous reconnaissant tout à l'heure, mais à cette époque, pardonnez-moi si je vous dis cela, vous aviez tant l'air d'avoir faim ! Vous avez meilleure mine aujourd'hui. _ Je suis heureuse aujourd'hui... dit Saral en regardant l'oncle Tom. Je suis venue vous demander un service ! _ Que puis-je faire pour vous, mademoiselle? demanda la brave femme. Sarah expliqua son projet. La boulangère l'écoutait avec surprise. _ Ma foi, mademoiselle, ce sera un grand plaisir pour moi ; je ne puis pas donner autant que je voudrais, mais j'aime à faire du bien autour de moi. Souvent, depuis l'après-midi où vous avez acheté les brioches, j'ai donné du pain aux malheureux en pensant à vous. _ Avez-vous revu la petite fille depuis ? demanda Sarah, savez-vous où elle demeure ? _ Oui, je le sais, répondit la bonne femme, et ouvrant la porte de la boutique qui donnait sur une pièce du fond elle appela : « Annette ! » _ Vous allez la voir, dit-elle, elle est là, dans la cuisine, je l'ai gardée avec moi depuis ce jour. Anne est une vaillante fillette qui n'a pas peur de mettre la main à la pâte. Annette entra, proprette et rosé : elle avait toujours son air timide, mais elle avait perdu son regard fuyant et sauvage d'autrefois. En reconnaissant Sarah, elle eut un mouvement de joie. _ Je suis bien heureuse de vous revoir, lui dit Sarah, en lui tendant la main. _ Il faudra, ajouta-t-elle en s'adressant à la boulangère, il faudra lui permettre de distribuer elle-même les petits pains aux pauvres enfants des rues qui ont faim. _ Oh ! oui, mademoiselle, s'écria la brave femme. _ Car Annette sait, elle aussi, reprit Sarah, ce que c'est que d'avoir faim. La fillette ne disait rien, mais Sarah sentit que sa petite obligée l'avait comprise, à la façon dont, immobile et trop émue pour parler, Annette regarda longuement, longuement; sa bienfaitrice monter en voiture et s'éloigner...