Tamise

Un fleuve inabordable, un fleuve tout houleux
roulant sa vase noire en détours sinueux,
et rappelant l'effroi des ondes infernales ;
de gigantesques ponts aux piles colossales,
comme l'homme de Rhode, à travers leurs arceaux
pouvant laisser passer des milliers de vaisseaux ;
une marée infecte et toujours avec l'onde
apportant, remportant les richesses du monde.
Auguste Barbier (1805-†1882), Lazare
 
La Tamise, serpentant au coeur de Londres.
La Tamise by night. A gauche du dôme de St Paul se détachant des autres bâtiments, il est possible d'identifier la succession de ponts chevauchant le fleuve : au premier plan, Blackfriars bridge puis Waterloo bridge, Hungerford bridge, Westminster bridge, Lambeth bridge et, à peine visibles, Vauxhall bridge ainsi que le Victoria railway bridge jouxtant le Chelsea bridge.

La Tamise, aussi bien que son immense mouvement qui attacherait un caractère particulier à cette capitale du monde britannique, est soigneusement cachée de toute part. Il faut une volonté assez intelligente pour parvenir à l'apercevoir, même en l'allant chercher.
Adèle d'Osmond comtesse de Boigne (1781-†1866), Mémoires de la Comtesse de Boigne (tome II)
 
La Tamise.
Vue du fleuve. A gauche figure le quartier de Southwark contigu à celui de Lambeth où se trouve le collège. A droite, l'on aperçoit les quais bordant la Tour de Londres puis, à mesure que l'on descend la Tamise, Custom House (le bâtiment des douanes), Billingsgate (le marché aux poissons), le Monument (commémorant le grand incendie de 1666), la masse imposante de la gare de Cannon Station et, derrière, la silhouette de Saint-Paul. Les quelques ponts que l'on entrevoie enjambant le fleuve sont le London Bridge, Southwark Bridge et celui de Blackfriars. La photographie permet de comparer l'exactitude du dessin animé : la rive gauche ne décrit normalement pas une courbe aussi accentuée avant Wapping (ce qui sous-tend que plusieurs ponts ont été omis).

D'ailleurs la Tamise est superbe : figure-toi un immense tourbillon de boue : quelque chose comme un gigantesque goguenau débordant.
Paul Verlaine, lettre adressée à E. Lepelletier (vers le 20 septembre 1872)
 
Hippolyte TaineLe fleuve est énorme, mais sali, assombri de teintes blafardes et fausses. Refoulé par la marée montante, il oscille entre des berges de boue que tour à tour il couvre et quitte ; sous la vapeur charbonneuse, ses petits flots hérissés ont un aspect lugubre ; il roule ainsi livide et fangeux, mais utile ; c'est un travailleur et un portefaix unique en son genre. Déjà, sur son dos, les navires commencent à défiler par bandes, la plupart chargés, grands, petits, de toute forme et de toute taille, et les matelots qui grimpent dans les cordages semblent des araignées actives.
Hippolyte Taine (1828-†1893), Notes sur l'Angleterre (1864)
 
Mais vous avez mal choisi le moment de votre villégiature ; on me dit de tous les côtés que la Tamise empeste et empoisonne Londres en été ; les journaux sont pleins de détails hideux sur le curage qu'on a été forcé d'interrompre. Dépêchez-vous donc de sortir de ce typhus.
Victor Hugo, lettre à Adèle Hugo (datée du 21 juillet 1856)
 
On s'habitue à tout, dit-on, mais j'ai reconnu par un long séjour à Londres qu'il est deux choses auxquelles un Français ne saurait s'accoutumer : le caractère britannique, l'odeur infecte et pestilentielle des eaux de la Tamise et celle des âcres brouillards qui s'en élèvent.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Enfin la Tamise elle-même est une cause puissante d'infection. Je la regardais un jour sur la rive droite, en face du palais du Parlement, au pied du plus bel hôpital, du plus savamment construit, que j'aie jamais rencontré*. On était à marée basse ; sur une largeur de vingt mètres, sur une longueur de deux cents mètres, le fleuve avait laissé un limon noir et visqueux qui exhalait une odeur fétide. Il y avait là, évidemment, pulvérisés par l'action des eaux, tous les détritus que le grand collecteur va déverser à Barking-Creek et à Crossness, mais que refoule la mer. L'impression est encore plus pénible lorsque la Tamise s'agite sous l'influence de la marée et fait mine de ressaisir la boue dont elle a couvert les quais. J'ai rarement pris les bateaux sans attraper un peu de fièvre. La Tamise ne commence à être agréable qu'au-dessus de Kew-Gardens, à une heure du pont de Westminster.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
La profondeur d'eau à l'estuaire du fleuve est, suivant les endroits, de 30 à 66 pieds; à Londres, elle varie de 13 à 15 pieds. La largeur de la Tamise au pont de Londres est de 800 pieds, ou deux fois la largeur de la Seine à Paris. On comprend que cette masse d'eau toujours tranquille, où la marée monte et descend avec lenteur, et qui forme la plus admirable rade intérieure qui se puisse imaginer, ait de tous temps, attiré l'attention du marin.
Les rives sont basses, en pente douce, et l'on y peut aisément charger et décharger le fret. On peut le faire de même, au milieu de l'eau, sur des chalands. Jusqu'en 1800, il n'y avait le long du fleuve que des quais rudimentaires, aucun abri pour la marchandise, que des rôdeurs pillaient à l'aise et que la douane ne pouvait guère contrôler.

(...) Quand on descend la Tamise, du pont de Londres à Greenwich, tous les docks que nous venons de décrire restent à peu près cachés. C’est à peine si l’on aperçoit librement les docks de Surrey sur la rive droite, et, au-dessus de l’emplacement de tous les docks de la rive gauche, une forêt de mâts. La Tamise, aux eaux boueuses et puantes, dont les rives vont de plus en plus s’écartant, est elle-même fort peu pittoresque. Sur l’une et l’autre rive se dressent comme des masures, des fabriques, des usines dont les bâtiments manquent de toute élégance, et rien en aucun point ne charme l’œil. A la surface de l’eau, les navires agiles vont et viennent. On n’entend que le cri de commandement des pilotes ou le sifflement strident de la vapeur. C’est un mouvement, une animation qui rappellent ceux de la rade de New-York sur l’Hudson ; mais combien le fleuve d’Amérique, aux eaux limpides comme celles d’une mer, entouré de collines verdoyantes, semé d’îles gracieuses qui en divisent le cours, trois fois large comme la Tamise et reflétant à sa surface un ciel toujours bleu, combien le fleuve d’Amérique l’emporte sur le fleuve anglais ! Il ne faut pas voir sur un cours d’eau navigable que les navires et le fret qu’ils charrient, il faut y voir aussi le paysage, ce qui l’encadre. Ace point de vue, la déception est grande quand on parcourt la Tamise sur un bâtiment à vapeur, au moins sur l’étendue où s’alignent les docks. A l’aval, la Tamise s’élargit tout à coup comme un bras de mer, et la vue change, non sans agrément; à l’amont, quand on a dépassé Londres, on arrive à Richmond et plus haut à Windsor, à Oxford. Là, sur les deux rives du fleuve, on est en plein paysage anglais, verdoyant, humide, où la lumière se réfracte comme à travers un voile de vapeur. Les touristes, les pêcheurs affectionnent cette partie du fleuve, mais les marins n’y montent pas, car les eaux y sont peu profondes.

Le comité de conservation de la Tamise, Thames conservancy, auquel incombe tout ce qui concerne l’entretien et la police du fleuve, étend sa juridiction d’Oxford à l’embouchure. Tout ce qui concerne, l’éclairage des rives, le service des phares, ainsi que le balisage et le pilotage, est du ressort de la fameuse corporation de Trinity house, qui commande en ces matières à tous les ports du Royaume-Uni. C’est seulement dans quelques cas particuliers que cette corporation relève du Board of Trade ou ministère du commerce.
Louis Simonin, Les Ports de la Grande Bretagne : Londres et la Tamise (La Nouvelle Revue, mars-avril 1881)
 
Il est des spectacles insolites qui s'offrent à la vue des personnes s'aventurant près des berges du fleuve, spectacles dont la nature est propre à offenser les esprits pudiques. Néamoins l'on ignore si Sarah, qui après le décès de son père, fut amenée à emprunter plusieurs fois par semaines les ponts de Waterloo et de Blackfriars (et épisodiquement, celui de Westminster et de Londres), put entr'apercevoir pareilles scènes.
 
Toutefois, je conseillerai à mes compatriotes venant pendant les chaleurs à Londres, avec leurs femmes et leurs enfants, de ne pas remonter en steamer la Tamise depuis le Pont de Londres jusqu'au delà du pont de Westminster, car, à cette époque, hommes et enfants se baignent en plein jour nus comme des vers, sans le moindre caleçon ou le plus petit mouchoir. Au contraire, ils prennent un dégoûtant plaisir à sortir entièrement de l'eau au moment du passage auprès d'eux des bateaux à vapeur.
Cependant ce n'est point par économie, comme on pourrait le supposer, que les Anglais ne couvrent pas au bain ce que tous les autres peuples cachent avec tant de soin.
Ah ! lecteur, vous ne me croirez pas si je vous dis que c'est ainsi que John Bull comprend la pudeur ; cependant rien n'est plus vrai, car il prétend que l'on penserait beaucoup plus du voile que de ce qu'il devrait recouvrir.
C'est donc pourquoi les marmousets et les adultes (car j'y ai vu des hommes de trente ans !) se baignent dans le costume d'Adam... avant le péché.
Et dire que la police regarde d'un œil calme des outrages aux mœurs que l'on punirait chez nous avec juste raison !
Vous, qui rougiriez d'un tel spectacle, vous croyez peut-être que les passagères des bateaux à vapeur détournent la tête... Allons donc ! Elles envisagent froidement ce qu'elles trouvent tout naturel (parbleu !), et les unes sourient tandis que chez d'autres pas un muscle du visage ne trahit la moindre révolte de pudeur. Est-ce qu'on se gêne dans les intérieurs anglais ?
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Bien des années avant l'an 1861, on avait renoncé à s'embarquer au pied de l'Escalier du Casse-Cou et les mariniers avaient cessé de s'y arrêter. La petite berge vaseuse avait fini par se confondre avec la rivière ; deux ou trois tronçons de pilotis, un anneau, et une amarre en fer rouillé, voilà tout ce qui restait de la splendeur du Casse-Cou. Il arrivait pourtant encore de temps à autre qu'une barque chargée de charbon vînt y aborder violemment. Quelques vigoureux chargeurs surgissaient alors de la vase, déchargeaient le bateau, transportaient le charbon dans le voisinage ; et puis on ne les voyait plus. D'ordinaire le seul mouvement commercial de l'Escalier du Casse-Cou, c'était le transport des tonneaux pleins et des bouteilles vides remplissant et désemplissant les caves, entrant et sortant à grand bruit, chez Wilding et Cie, marchands de vins. Encore ce mouvement n'était-il pas de tous les temps, et pendant trois marées sur quatre, la sale eau grise de la rivière venait solitairement battre de son écume et de sa vase l'amarre et l'anneau rouillé. On aurait dit que la Tamise, ayant entendu parler du Doge et de l'Adriatique, voulait s'unir, au moyen de cet anneau, à son Doge, le Très-Honorable Lord Maire, le grand conservateur de sa corruption et de ses souillures.
Charles Dickens & Wilkie Collins, Voie sans Issue (1867)
 
Princesse Sarah La Tamise est omniprésente dans la série, depuis l'arrivée de Sarah en steamer dans la capitale, dans le prélude, jusqu'à son départ vers les Indes, dans l'épisode 46. Sarah se sera rendue à plusieurs reprises dans les docks qui la bordent (épisodes 19, 33 et 46) ; dans l'épisode 42, la fillette, après être partie du collège, se réfugie sur un des quais qui la longent.

* L'auteur se tient sur les quais d'Albert Embankment, devant le St. Thomas hospital.