Madame Tussaud

[Les trois filles du prince de Galles] prennent plaisir à entendre raconter des histoires, des contes de fée, et meurent d'envie de courir les magasins ; mais le bazar de Mme Tussaud est tout ce qu'on leur permet comme escapade de Noël.
Comte Paul Vasili, La société de Londres (1885)
 
Le musée de Madame Tussaud.
Le musée de figures de cire de Madame Tussaud, en 1890, dans Marylebone Road.

Vu Madame Tussaud : inénarrable. Ça coûte un shilling six pence : c'est payé !
Paul Verlaine, lettre adressée à E. Lepelletier (10 novembre 1872)

Née à Strasbourg en 1761, Marie Grosholtz devint Madame Tussaud après son mariage en 1795 avec François Tussaud. Elle apprit le travail de la cire avec Philippe Curtius et son talent la fit remarquer rapidement, au point qu'elle entra à la Cour du Roi. Parmi ses modèles d'alors, elle compta des figures aussi prestigieuses que Voltaire et Benjamin Franklin. Prise dans la tourmente de la Terreur, Marie fut emprisonnée, partageant sa cellule avec Joséphine de Beauharnais, future épouse de Napoléon. Menacée d'être guillotinée, la maîtrise de son art lui sauva la vie : on lui demanda de réaliser des masques mortuaires, dont ceux de Marie-Antoinette et de Louis XVI. C'est en 1802 qu'elle vint en Angleterre, pour fuire la crise économique, laissant en France son époux et son fils Francis. Là, pendant 33 ans, elle parcourra le pays, avec ses fils, vivant de ses expositions itinérantes. En 1835, Elle créa un premier musée dans Baker Street. La collection déménagea dans Marylebone Road, près de Baker Street Station, son emplacement actuel, en 1884.
 
Edmondo de AmicisLes enfants me font penser à la célèbre exposition de figures de Mme Tussaud. Je ne me repens pas d'y être allé ; mais j'y éprouvai une impression plus pénible qu'agréable. A peine entré, je me trouvai devant le cadavre de Napoléon III, étendu sur un lit, en grand uniforme de maréchal, si admirablement imité, que j'eus de la répugnance à m'en approcher. Pendant que je le regardais, je vis du coin de l'œil un monsieur, tout près de moi, qui faisait un geste de douleur ; je me retournai, je le regardai en face, et je reculai avec un frisson : c'était Pietri (de cire), habillé de noir, debout au milieu de la foule comme un spectre. Dans la grande salle où il y a des centaines de rois, de reines, de généraux, des cours entières d'Angleterre et d'Espagne avec les brillants costumes de diverses époques, je respirai plus librement. En faisant le tour du trône d'un roi d'Aragon, je rencontrai le toupet de Thiers ; puis je serpentai entre l'empereur Guillaume et le prince Frédéric-Charles, et je passai devant Jules Favre et Bismarck, qui discutaient avec chaleur dans un coin écarté. Je traversai à la hâte la salle où sont réunis les plus fameux malfaiteurs de l'Angleterre. Ces faces de crétins féroces, ces attitudes fourbes, ces vêtements tachés de sang dans cette demi-obscurité qui laisse à peine deviner l'imitation, me firent horreur. Si, à ce moment, quelqu'un eût jeté un cri derrière un rideau, j'aurais cru qu'un de ces assassins lui avait planté un couteau dans le cœur.
Edmondo de Amicis, Souvenirs de Paris et de Londres (1874)
 
Statues de cire de chez Madame Tussaud.
Plusieurs effigies royales de princes et princesses (parmi lesquels le Prince de Galles et son épouse : ce sont les 3e et 4e personnages en partant de la gauche) en cire dans le hall principal. Contre le mur de droite se tiennent deux figures légendaires de la littérature anglaise : William Shakespeare et, dans le coin, Sir Walter Scott.

Ses reproductions de personnalités en cire, allant des souverains britanniques aux personnes marquant l'actualité de l'époque (parfois fort brièvement avant de sombrer à nouveau dans l'anonymat), sa célèbre Chambre des Horreurs, rassemblant les portraits de criminels célèbres _ comme Burke et Hare _ et de macabres reliques de la Révolution française comme des répliques de têtes décapitées ainsi que la fameuse guillotine, et toutes ses curiosités (dont des souvenirs napoléoniens comme le lit de camp de l'Empereur à Ste Hélène ou la voiture qu'il utilisa durant la campagne de Russie et qui fut capturé à Waterloo et d'autres objets plus morbides et dont l'authenticité s'avère douteuse, comme la chemise que portait Henri IV lorsque Ravaillac le poignarda) faisaient _ et font encore de nos jours _ le délice des touristes. Les tarifs d'entrée étaient de 1 shilling par tête, avec un supplément de 6 pence pour la Chambre des horreurs et la pièce de Napoléon ; les enfants payaient demi-tarif. Comme le soulignait Charles Dickens jr dans son dictionnaire de Londres (éd. 1888), "il n'y a pas de meilleur endroit à Londres pour les enfants que chez Madame Tussaud, mais les parents et ceux qui les surveillent feraient bien de se rappeler que le contenu de la Chambre des Horreurs est un peu plus que scabreux pour des bambins". Qui sait si Sarah y a été et aura vu, dans la fameuse Chambre des Horreurs, les effigies de Marie-Antoinette et de la Princesse de Lamballe ?
 
Henri de RochefortNous conduisîmes ensemble [mes enfants] à l'inévitable musée Tussaud dont les figures de cire sont du reste, au point de vue artistique, très inférieures à celles du musée Grévin.
La plus joyeuse surprise m'y attendait : lorsque j'avais accepté à l'Hôtel-de-Ville une place dans le gouvernement de la Défense nationale, Mme Tussaud m'en avait donné une autre dans sa galerie où je me trouvais au milieu des chefs d'Etat, avec Thiers, Jules Favre, Gambetta et Trochu.
Mais, quelques mois plus tard, le conseil de guerre m'ayant infligé la dernière peine, celle qui a remplacé la mort en matière politique, l'administration du musée ne crut pas de sa dignité de maintenir ma tête proscrite dans la société des têtes couronnées. On m'enleva de mon piédestal et, pour ne pas perdre une des attractions de la maison, on me descendit dans la pièce réservée aux criminels et intitulée la chambre des horreurs.
C'est là que je me retrouvai après avoir constaté mon expulsion du salon d'honneur. On m'avait placé entre Dumollard et Mme Lafarge. Terrible décadence après tant de grandeur ! Mais les préventions si tenaces contre les communards finirent par tomber peu à peu et, sans être replacé dans la chambre des Majestés, je disparus un beau jour de celle des assassins.
Henri Rochefort, Les Aventures de ma Vie (1896)
 
Dans un salon immense, destiné à l'exposition de figures de cire, nous avons vu un groupe dont l'assemblage nous a paru assez remarquable. Marie Stuart, dans l'attitude la plus noble, avec l'expression de la beauté la plus touchante, tient en main un crucifix ; un chapelet, suspendu à ses doigts, tombe sur sa robe de velours ; à côté d'elle est posé, sur une table, son livre d'Heures, autour de la malheureuse reine, se pressent Knox , qui semble encore la gourmander avec arrogance, puis l'ignoble figure de Luther, les traits cauteleux de Calvin ; à la droite, la hautaine et impitoyable Elisabeth et Henri VIII dont la face exprime les passions brutales et féroces. Dans cet ensemble, le catholicisme et l'hérésie m'ont paru admirablement caractérisés : l'hérésie dans sa hideuse vérité, et le catholicisme sous l'image de la plus digne et la plus suave résignation.
Comtesse de ***, Neuf jours à Londres (1844)
 
Elisée Reclus Figures de cire de Madame Tussaud.

Prix d'entrée dans la grande salle et la salle des rois : 1 sh. pour les grandes personnes, 6d. pour les enfants. Salle de Napoléon et nouvelle salle, 6d. extra.

Cette galerie de figures de cire, en général plus que médiocres, occupe une suite de salles. On y voit tous les souverains régnants de l'Europe et les principaux personnages qui ont joué un rôle marquant dans l'histoire contemporaine. Les deux salles de Napoléon renferment des tableaux, des portraits, des meubles ayant appartenu à Napoléon, ses deux voitures qui furent prises par les Anglais à Waterloo, le lit de camp sur lequel il est mort, etc. Dans la chambre des horreurs, madame Tussaud a eu, pour plaire à ses visiteurs fashionables, l'extrême bon goût de placer les héros de la Révolution française à côté des meurtriers célèbres de notre époque.
Élisée Reclus, Londres Illustré (1865)
 
Il y a toujours foule au South-Kensington comme au Crystal-Palace. Il existe néanmoins un musée plus cher encore au cœur des Anglais : c'est celui de Mme Tussaud. Il vient d'être reconstruit sur de vastes proportions et avec un grand luxe. Il n'est pas resté à Baker-street ; on l'a reporté un peu plus loin, dans Marylebone-road, afin d'avoir de grands terrains vides pour l'étendre.
L'entrée coûte un schelling, et les schellings coulent dans la caisse comme l'eau d'une fontaine. Du matin au soir la foule ne cesse d'entrer ; même en semaine, le tourniquet ne s'arrête pas. A l'intérieur, des policemen font circuler ; autrement la foule s'étoufferait ; elle reste obstinément en place. Devant chaque figure de cire, les Anglais s'arrêtent bouche béante ; ils ne remuent plus jusqu'à ce qu'on les pousse. On ne peut pas avoir idée d'une pareille passion quand on a vu des Français visiter le musée Grévin. L'esprit des Anglais est plus enfantin que le nôtre.
Il est heureux que cette race s'amuse aisément. On ne lui montre rien qui puisse la distraire. Le musée Tussaud est sévère, triste, guindé, comme le sermon d'un révérend. Nos musées pédagogiques sont plus gais.
La note française a jeté son éclat au musée Grévin. On y voit des scènes de théâtre, des groupes gracieux ; l'organisateur a songé surtout à meubler la mémoire de faits historiques et de leçons morales, à rappeler aux curieux qu'il y a des rois pour commander, des lords pour légiférer, des clergymen pour prêcher. Sauf les reines, je n'ai pas aperçu de femmes dans le musée. La collection des souverains actuels de l'Europe occupe le milieu de la salle ; tout autout sont rangés les ministres, les députés, les prédicateurs les plus célèbres de l'Angleterre. Un petit coin a été réservé pour nos hommes d'Etat. J'imagine que ceux du pays ont été plus fidèlement rendus ; il n'y a pas un seul des nôtres qui soit ressemblant. Il faut consulter soigneusement le catalogue pour arriver à mettre un nom sur les figures. Ce catalogue est une chose très bouffonne. Les Tussaud ont voulu y prouver qu'ils ne sont pas de simples montreurs de figures de cire, qu'ils sont des professeurs d'histoire et de morale. Le nom de chaque personnage est suivi d'une petite explication relatant, dans une forme sentencieuse, ce qu'il a été, ses vertus et ses vices, les causes de ses succès ou de ses revers. Ces notices sont amusantes, surtout quand elles jugent les bonshommes de notre siècle.
La cave qu'on appelle « la chambre des horreurs » complète le but moral des Tussaud. Le public y voit comment on devient criminel et comment on est pendu à Newgate. Il y voit aussi comment on est guillotiné à Paris. Dans le fond de la cave, une copie complète de l'échafaud est dressée sur une estrade. Les Anglais font queue pour y monter ; ils ont également le plaisir de toucher le couperet qui servait, dit-on, en 1793.
Je ne garantis pas l'exactitude des déclarations des Tussaud. Ils pourraient bien être gascons à cet égard. Leur salle des reliques de Napoléon Ier donne certains doutes. Elle contient trop d'objets pour qu'ils soient tous parfaitement authentiques. Peu importe du reste ; ce qu'il faut retenir, c'est l'impression profonde que cause encore aux Anglais la mémoire de celui qui a failli détruire leur commerce et envahir leur île. Cent ans bientôt passés n'ont pas affaibli la terreur du péril. On séjourne très longuement dans la salle où sont conservées les reliques de Napoléon Ier.
On ne séjourne pas moins longuement, il est vrai, dans la cave où sont exposées les têtes des conventionnels. Tout ce qui exprime l'idée de force attire l'Anglais. En revanche, les souvenirs de la défaite ne lui inspirent aucun intérêt. Les Tussaud disent avoir acheté la voiture dans laquelle Napoléon III s'est rendu prisonnier à Sedan ; elle est reléguée au rez-de-chaussée, derrière le buffet ; personne ne va la voir.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)

Fernand de Jupilles met en garde les éventuels touristes français de passage dans la capitale contre les pratiques de "rabatteurs" acoquinés avec l'exposition de Madame Tussaud :
 
Il convient surtout de se méfier des interprètes libres, c'est-à-dire de ceux qui, n'appartenant à aucun hôtel, se tiennent aux alentours des gares pour raccoler les étrangers et les conduire dans des maisons plus ou moins honnêtes, où ils sont généralement écorchés, car le raccoleur reçoit une commission plus ou moins forte selon l'apparence du client qu'il amène.
Le voyageur qui, à son arrivée, est enchanté de trouver quelqu'un parlant sa langue, se montre d'ordinaire trop généreux, de sorte que l'interprète marron est doublement payé.
Lorsque vous prenez un de ces gens pour vous faire visiter Londres et faire vos achats, vous leur donnez ordinairement de 8 à 10 shillings (10 à 12 fr. 50) par jour : c'est le prix de tout interprète, honnête ou non, et de plus vous le nourrissez.
Or, au musée Tussaud, en présentant sa carte, on lui rend le prix d'entrée que vous avez payé pour lui, et chez chaque fournisseur, il a le soin de prévenir d'avance de sa qualité et de sa prétention aux deux shillings par livre sterling qu'on a l'habitude d'allouer aux interprètes : c'est donc 10 % que le voyageur aura à payer en plus du prix ordinaire de la marchandise qu'il achète, car le négociant anglais ne veut pas en être de sa poche.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Princesse Sarah Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'entr'apercevoir Sarah visiter cette exposition dans le cadre du dessin animé. Toutefois, étant donné la grande popularité de cette institution, il est permis de penser qu'elle aura tout de même été y faire une promenade ; c'est, somme toute, un lieu idéal pour dispenser une leçon d'histoire à des élèves.