Londres

Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible !
Et le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Epouvantent comme un sénat de petites vieilles.
Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit
Dans le brouillard rose et jaune et sale des Sohos
Avec des indeeds et des all rights et des haôs.
Paul Verlaine (1844-†1896), Jadis et Naguère
 
Disons de suite que l'on compte dans Londres douze mille rues, mille cours et passages, soixante-dix squares ou places publiques, et pour le moins cent quatre-vingt mille maisons, sur lesquelles se trouvent environ soixante-dix mille maisons bourgeoises.
Abbé Jean-François Robert, Voyage à Londres (1851)
 
Lorsque les chevaux de poste, suspendant leur course rapide, prirent cette allure fastidieuse qu'ils affectent dans Londres, que l'atmosphère lourde et enfumée de cette grande ville me pesa sur la tête, que je vis ses silencieux habitants se suivant l'un l'autre sur leurs larges trottoirs comme un cortège funèbre, que les portes, les fenêtres, les boutiques fermées semblèrent annoncer autant de tristesse dans l'intérieur des maisons que dans les rues, je sentis petit à petit tout mon épanouissement de cœur se resserrer et, lorsque je descendis à l'ambassade, mon enthousiasme sur l'Angleterre avait déjà reçu un échec.
Quelque prodigieuse que soit la prospérité commerciale de Londres et le luxe qu'on y déploie dans toutes les classes de la société, je crois que son aspect paraîtra bien moins remarquable à un étranger que celui du reste de l'Angleterre. Cette grande cité, composée de petites maisons pareilles et de larges rues tirées au cordeau, toutes semblables les unes aux autres, est frappée de monotonie et d'ennui. Aucun monument ne vint réveiller l'attention fatiguée. Quand on s'est promené cinq minutes, on peut se promener cinq jours dans des quartiers toujours différents et toujours pareils.
Adèle d'Osmond comtesse de Boigne (1781-†1866), Mémoires de la Comtesse de Boigne (tome II)
 
Edmondo de AmicisLondres a seize milles de long et en a trente-cinq de tour : que les faubourgs qui s'y rattachent contiennent la population de Florence, comme Greenwich, ou la population de Rome, comme Chelsea, ou la population de Marseille, comme Hackney ; que rien qu'avec les domestiques qui sont à Londres, on ferait une armée plus nombreuse que l'armée italienne en temps de paix ; qu'avec les becs de gaz qui éclairent ses dix mille rues, on pourrait éclairer une rue longue comme le quart de la circonférence de la terre ; que, en supposant qu'il faille dix litres de bière pour griser un Allemand, il y aurait, avec la bière qui se boit à Londres en un an, de quoi griser deux fois toute l'armée allemande sur le pied de guerre ; qu'en mettant à la file tous les bestiaux qui se mangent en un an à Londres, on ferait une ligne non interrompue qui traverserait toute l'Europe du détroit de Gibraltar à l'extrémité septentrionale de la Russie ; qu'avec les huîtres que Londres engloutit en un an, on couvrirait tout le Champ de Mars de Paris, avec le pont d'Iéna et la place du Trocadéro ; et que vingt mille voitures passent chaque jour sur le pont de Londres.
Edmondo de Amicis, Souvenirs de Paris et de Londres (1874)
 
Un des amis, peintre de talent, me disait dernièrement :
« Pour donner sur une toile d'un mètre carré une idée exacte et réaliste de Londres, je réunirais dans une seule rue un mont-de-piété, un public-house, une église, une boucherie, un coffee-shop et une poissonnerie ; au milieu, quelques ivrognes mâles et femelles, des mendiants maigres comme des squelettes et plus ou moins déguenillés, et une calèche contenant un bourgeois étalant sur son ventre arrondi une immense chaîne d'or ; au premier plan, une rivière bourbeuse ; au fond, cette imitation de Saint-Pierre de Rome qui s'appelle Saint-Paul, cette hideuse et dégoûtante caricature de la colonne Vendôme qui porte le nom de colonne Nelson, et puis le palais du Parlement et ses innombrables clochetons qui coûtent si cher à John Bull. Enfin je couvrirais ce tableau d'un voile noir imprégné de suie, de charbon de terre, afin de représenter l'épais et puant brouillard qui couvre si souvent cette ville que les Anglais appellent par orgueil la Babylone moderne, et qui se rapproche tant de Ninive par son étendue, sa population et les mœurs de ses habitants. »
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Ce qui me frappa d'abord, c'est l'immense largeur des rues côtoyées de trottoirs où vingt personnes peuvent marcher de front. Le peu d'élévation des maisons rend encore cette largeur plus sensible. La rue de la Paix de Paris ne serait là-bas qu'une rue assez étroite ; le pavé de bois, dont a fait chez nous un essai de quelques toises, est généralement adopté à Londres, où il résiste parfaitement à une circulation de voitures trois fois plus nombreuses et plus active que celle de Paris. Les roues tournent sur ce parquet de sapin, muettes et sourdes, comme sur un tapis, et épargnent aux habitants des rues fréquentées le tapage assourdissant que font les voitures sur des pavés de grès. Mais il est vrai de dire qu'à Londres le développement des trottoirs permet aux piétons d'abandonner la chaussée aux chevaux et aux véhicules, ce qui prévient les accidents nombreux que ne manquerait pas de causer l'absence de bruit. Les rues qui ne sont pas parquetées en bois sont macadamisées. (...)
Cependant, malgré ces critiques de détail, l'aspect général de Londres a quelque chose qui étonne et cause une espèce de stupeur. C'est bien réellement là une capitale dans le sens de la civilisation. Tout est grand, splendide, disposé selon le dernier perfectionnement. Les rues sont trop larges, trop vastes, trop éclairées. Le soin des facilités matérielles est porté au degré le plus extrême. Paris, sous ce rapport, est en arrière de cent ans pour le moins, et jusqu'à un certain point sa construction s'oppose à ce qu'il puisse jamais égaler Londres.
Théophile Gautier (1811-†1872), Une journée à Londres (1842)
 
Je ne suis resté à Londres que huit jours, et, à tout le moins extérieurement, par quels larges tableaux, quels cadres colorés, originaux, quels plans jamais soumis à un même mètre cette ville s'est imprimée dans mes souvenirs. Tout est si gigantesque et si brutal dans son originalité. Cette originalité peut même vous induire en erreur. Toutes les violences, toutes les contradictions s'accommodent de leur antithèse et vont obstinément dans la main, en se contredisant, et, à l'évidence, sans s'exclure le moins du monde. Tout cela, semble-t-il, se défend obstinément soi-même, et vit sa vie à soi, et, semble-t-il, ne se dérange en rien. Et pourtant, il y a là cette même lutte obstinée, sourde et déjà endurcie, cette lutte à mort du principe individuel de l'Occident et de la nécessité de trouver, ne serait-ce qu'au minimum, un moyen de vivre ensemble, de créer une communauté, ne serait-ce qu'un petit peu, et de s'organiser dans la fourmilière commune ; ne serait-ce que se transformer en fourmilière, mais déjà s'organiser, sans se dévorer les uns les autres _ sans quoi on se transforme en anthropophages ! (...) A Londres, certes, c'est la même chose, mais que les panoramas sont larges, écrasants ! Même de l'extérieur, quelle différence avec Paris ! C'est une ville qui s'agite jour et nuit, infinie comme la mer, ce crissement, ce hurlement des locomotives, ces chemins de fer posés au-dessus des maisons (et bientôt sous les maisons), cet audace de l'esprit d'entreprise, cette apparence de désordre qui est, en fait, l'ordre bourgeois porté à son degré suprême, cette Tamise polluée, cet air nourri de charbon, ces squares et ces parcs magnifiques, ces recoins monstrueux de la ville comme Whitechapel, avec ses habitants à moitié nus, sauvages et affamés. La City avec ses millions et son commerce universel (...).
Fédor Dostoïevski (1821-†1881), Notes d'hiver sur impressions d'été (1863)
 

Londres n’est pas une ville industrielle comme Sheffield, Birmingham, Manchester, ni même comme Glasgow ou Newcastle. Elle n’a, comme celles-ci, ni le fer ni le charbon ; cependant on peut citer ses tanneries, ses raffineries de sucre, ses savonneries, ses teintureries, ses brasseries, ses fabriques de bougies, ses fabriques de porcelaines et de poteries à Lambeth, ses filatures de soie à Spitalfields, où vinrent s’établir des huguenots français lors de la révocation de l’édit de Nantes. Londres fabrique aussi avec succès la coutellerie, l’horlogerie et les instruments de précision. Naguère elle était renommée dans les constructions maritimes ; mais elle a vu tout à fait décroître, devant l’importance de plus en plus grande qu’ont prise les chantiers de construction de la Clyde et de la Tyne, ses propres chantiers de la Tamise, qui avaient eu un moment la primauté sur tous les autres, quand on bâtissait encore des navires en bois. A cette époque, les noms de MM. Rennie, Maudsley, Penn, à Greenwich, étaient ceux qu’on citait de préférence ; aujour­d’hui, on parle plus volontiers des Elder, de Glasgow, ou des Palmer, de Newcastle. Cela n’empêche pas que quelques-uns des ateliers de constructions navales de la Tamise ne soient toujours en activité, à Blackwall, à Millwall, à Poplar, mais surtout pour la réparation, bien plus que pour la construction des navires. Je ne parle pas des arsenaux de Chatham et de Sheerness, sur la rive droite de la Tamise, près de l’embouchure, qui ne travaillent que pour la marine militaire, ni de cet établissement de Chiswick, sur la rive gauche, en amont de Londres, qui construit des torpilleurs.

Si Londres n’est pas une ville industrielle proprement dite comme ses rivales de la Clyde et de la Tyne, et si même elle ne peut plus disputer à celles-ci la palme des grandes constructions navales, elle ne reconnaît, comme port de commerce, d’entrepôt et de transit, aucune rivale au monde, pas même Liverpool. Les échanges de Londres avec les places étrangères se font surtout en Europe avec la France, la Belgique, la Hollande, l’Allemagne, les pays Scandinaves, toute la région méditerranéenne. En Amérique, ce sont les Etats-Unis et toutes les républiques de l’Amérique du Sud. Sur le même rang, il faut placer l’Inde, la Chine, le Japon, le Canada, Terre-Neuve, l’Australie, les Antilles. Dans le trafic avec les côtes de l’Afrique occidentale, Liverpool a le pas sur Londres, comme dans le trafic avec les États-Unis ; mais pour le commerce avec le Cap, l’Afrique orientale, la mer Rouge, les mers d’Arabie et de Perse, c’est encore Londres qui l’emporte de beaucoup.
(...) L’argent n’en est pas moins le nerf de toutes les affaires, et c’est parce qu’on le trouve à Londres en plus grande abondance et à meilleur marché qu’ailleurs, que toutes les affaires aboutissent à Londres, que toutes les affaires s’y font. C’est là que se créent toutes les entreprises maritimes, toutes les exploitations lointaines, minières, métallurgiques, coloniales. Ces hommes ont de l’argent pour tout, acceptent toutes les combinaisons, même les plus hardies. En aucune place on ne trouve tant de sang-froid et de patience, unis à tant de courage et à tant d’audace.
(...) Telle est la Londres marchande, financière et maritime, la métropole commerciale par excellence, en même temps la capitale des trois royaumes, dont tous les Anglais sont fiers à juste titre. Aucune ville, ni dans le passé, ni dans le présent et peut-être même dans l’avenir, fût-ce aux Etats-Unis, n’a pu et ne pourra le disputer à celle-ci pour l’étendue topographique occupée et pour le chiffre de la population. Dans l’antiquité, ni Memphis ou Thèbes en Egypte, ni Babylone ou Ninive en Assyrie, n’atteignirent jamais le chiffre de la population actuelle de Londres et n’arrivèrent certes à cette suprématie commerciale. Rome non plus n’eut jamais autant d’habitants, même à l’époque du complet développement de la puissance impériale. Elle fut, il est vrai, une capitale politique plus prépondérante. Les villes de la Chine les plus vantées, celles dont le chiffre de la population a été exagéré comme au défi par tous les anciens voyageurs, Pékin, Canton, Nankin, ne sauraient à leur tour être comparées sous aucun rapport à Londres.
Où trouver, si ce n’est aux Etats-Unis, une réunion d’hommes aussi résolus, aussi actifs et d’une énergie aussi indomptable, travaillant d’un commun effort à l’agrandissement, à la prospérité d’une ville? En moins d’un siècle, Londres a vu quadrupler le chiffre de ses habitants et ses navires sillonner victorieusement toutes les mers. Elle avait la Tamise, mais elle a su en tirer parti, et si Hérodote a pu dire que l’Egypte était un don du Nil, on peut dire avec non moins de raison que le port de Londres est un don de la Tamise et des hommes.
Grâce à la haute intelligence, à l’esprit entreprenant, à la stricte loyauté de ses hommes d’affaires, Londres a su peu à peu attirer dans ses docks les denrées du monde entier et les répartir ensuite sur tout le globe. Ces docks eux-mêmes, pendant une durée de quatre-vingts ans, les gens de la Cité en ont patiemment poursuivi la construction et l’entier achèvement, quelque considérables qu’aient été les sommes qu’il a fallu dépenser pour cela. C’est ici que se révèle dans son plein jour le caractère à la fois si viril et si avisé de tous ces marchands. Grâce à eux, grâce à leurs efforts persistants, Londres est aujourd’hui devenue ce que furent dans l’antiquité Tyr et Carthage, au moyen âge Gênes et Venise, auxvn6 siècle Amsterdam, l’entrepôt de toute la terre habitée. Il ne semble pas que Londres doive sitôt cesser de jouer ce rôle, même devant la concurrence de Liverpool, qui n’est pour elle qu’une alliée, ou devant celle de New-York qui déjà se pose orgueilleusement en rivale.

Louis Simonin, Les Ports de la Grande Bretagne : Londres et la Tamise (La Nouvelle Revue, mars-avril 1881)
 
Les voilà donc qui se mettent à rouler à travers le bruit, le fracas, la foule des rues de Londres. Tantôt, ils voient se développer au loin devant eux la double file des lanternes de gaz avec leur lumière éclatante, entremêlée çà et là des lueurs bleues ou jaunes, qui brillent à la montre d'un pharmacien. D'autres flots de lumières jaillissent de l'étalage des magasins, où les joyaux étincelants, la soie et le velours avec leurs riches couleurs, les articles enfin les plus somptueux dont le luxe aime à se parer, se succèdent dans une profusion pleine de magnificence et d'éclat. Le long des rues s'écoulaient sans fin, à flots pressés, des passants qui se coudoyaient dans la foule, et se pressaient d'arriver à leur but, sans regarder seulement les richesses déployées tout le long de leur chemin dans les boutiques, pendant que des véhicules de toutes formes et de toutes façons se confondaient ensemble en une masse mouvante, semblable à une eau courante, et venaient ajouter le bruit incessant de leurs roues au reste du tumulte et du tapage. C'était pour eux un curieux coup d'œil, en courant au travers de ces objets toujours changeants, toujours variés, de voir le singulier panorama qui se déroulait devant leurs yeux ; des dépôts d'étoffes splendides, le rendez-vous des produits des quatre parties du monde ; des magasins séduisants, contenant tout ce qui peut aiguiser et stimuler l'appétit rassasié et donner un nouvel attrait à des régals trop répétés ; des vases d'or et d'argent brunis, façonnés avec un goût exquis en urnes, en plats, en gobelets ; des fusils, des épées, des pistolets, des instruments de destruction brevetés ; des mécaniques de fer pour redresser les tordus ; des langes pour les nouveau-nés ; des drogues pour les malades ; des bierres pour y mettre les morts, des cimetières pour y mettre les bierres, tout cela s'arrangeait ensemble et se pavanait côte à côte ; tout cela semblait glisser dans une danse confuse et bigarrée, comme les groupes fantastiques du vieux peintre hollandais, offrant ensemble une sérieuse leçon à la foule indifférente qui passait et repassait toujours. Et cependant, il ne manquait pas dans la foule même de nouveaux sujets de réflexion, pour ajouter à l'effet des tableaux qui se présentaient à leurs yeux ; les haillons du chanteur de ballade s'agitaient, sales et dégoûtants, à la riche lumière qui éclairait les trésors du bijoutier ; des figures pâles et ratatinées voltigeaient autour des fenêtres, qui étalaient des mets appétissants ; des yeux affamés erraient sur une profusion de bonnes choses, dont ils n'étaient séparés que par une mince feuille de verre : c'était pour eux un mur d'airain. Des ombres demi-nues et grelottantes s'arrêtaient ébahies devant les châles de la Chine et les soies brochées d'or de l'Inde. Il y avait une soirée de baptême chez un gros marchand de cercueils, et un écusson funèbre venait d'arrêter les apprêts d'un mariage dans le plus bel hôtel du chemin. La vie et la mort se tenaient par la main ; l'opulence et la pauvreté marchaient côte à côte ; le cadavre apoplectique du gourmand et le squelette du meurt-de-faim gisaient à la distance de quelques pouces, séparés par une cloison. Mais enfin c'était Londres.
Charles Dickens (1812-†1870), Vie et aventures de Nicolas Nickleby (trad. P. Lorain)
 
Les quartiers
Londres trafique avec le monde  entier et c’est le premier port du globe. La situation en est exceptionnelle. Dans tout le nord de l’Europe, aucune place n’était mieux préparée géographiquement que celle-ci pour devenir un jour l’entrepôt de tout l’univers. Depuis quatre-vingts ans, la grande métropole britannique a grandi plus qu’aucune autre capitale. Elle est montée du chiffre de 1 million au chiffre de 4 millions et demi d’habitants, qu’elle commence à dépasser.  Ce n’est plus une ville, c’est une agglomération de villes. S’il est facile d’en marquer le centre, il est presque impossible d’en déterminer les limites précises, si bien qu’il y a plusieurs Londres : le Londres financier et commercial, qui est cantonné dans la Cité ; le Londres électoral ou parlementaire ; le Londres municipal ; le Londres du Metropolitan Board of works ou du comité métropolitain des travaux publics ; le Londres de la poste, de la police, de l’état-civil. Cette mer d’hommes est, comme l’infini de Pascal, représentée par un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part, et il y a, dans cette agglomération stupéfiante, plus d’habitants que dans toute l’Ecosse,  sinon autant d’Irlandais qu’à Dublin.
Louis Simonin, Les Ports de la Grande Bretagne : Londres et la Tamise (La Nouvelle Revue, mars-avril 1881)
 
L'odorat n'est pas beaucoup mieux affecté quand on circule dans les quartiers du petit commerce, derrière le Strand, autour de Fleet-Street, ou de Cheapside. C'est de ce côté qu'est installée la majeure partie des boutiques de comestibles. Londres a gardé à tel point les habitudes d'autrefois que certains commerces sont encore cantonnés par quartiers. On traverse parfois de longues séries de rues sans rien apercevoir qui se puisse manger. Au moment où l'on se demande comment ces gens-là se nourrissent, on arrive au milieu d'îlots où les boulangers, les bouchers, les charcutiers, les épiciers se suivent à la file.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
A Londres, le palais du millionnaire est parfois entouré de cabanes où meurent lentement des familles entières de six personnes, n'ayant qu'une seule chambre dont le loyer est tellement élevé qu'elles doivent souvent se priver de nourriture pour arriver à le payer. (...)
Les principales rues sont pavées en bois pour éviter le bruit que feraient les innombrables voitures de toute sorte qui sillonnent la Cité et les grands quartiers de la capitale.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Sous le rapport de la division locale, Londres renferme trois villes réunies en une seule : la Cité proprement dite, la cité de Westminster, qui renferme le nouveau quartier de l'ouest, appelé West-End, et ce qu'on nomme le bourg de Southwark, lequel se trouve séparé de la cité et des quartiers de Westminster par la Tamise, et situé sur la rive droite de ce beau fleuve.
Abbé Jean-François Robert, Voyage à Londres (1851)
 
L'aspect des maisons
Ici, tout est petit. Sauf la Cité, vastes offices, banques, etc., sauf Southwark, énorme rue pleine d'usines et d'immenses wharehouses, sauf les docks, moins beaux pourtant que ceux d'Anvers, sauf Belgravia square et quelques Terminus hotel gigantesques, tout est petit ; les maisons (à 2 étages), sans toiture visible d'en bas, les portes, les collidors, les boutons de porte, les compartiments des public house, comparables vraiment à des intérieurs de grenades, les toutes petites briques jaunes des murs, lesquelles briques jaunes deviennent au bout de très peu de temps obscurément rougeâtres, puis tout à fait noirousses (...).
Paul Verlaine, lettre adressée à E. Lepelletier (23 novembre 1872)
 
Des rues constamment parallèles n'offrent, en général, que des maisons de briques d'un rouge sale, dont l'architecture choquante offre ici une nudité monotone, là une affectation puérile de péristyles grecs. Un mauvais plaisant pourrait même ajouter, au besoin, que les bâtiments de cette ville sont si bien jetés dans le même moule, qu'il est facile de prendre la maison de son voisin pour la sienne, et de s'y établir jusqu'à ce que le propriétaire vienne vous prier de faire attention que vous êtes chez lui. (...)
En général, comme le fait remarquer un Français qui a visité l'Angleterre, en général, les bâtiments de Londres, construits comme ne devant durer que peu de temps, spacieux, mais sans élégance, couronnés par une coupole en forme de bonnet de nuit ou d'éteignoir, mensonge d'architecture, comme la constitution est un mensonge de liberté, la religion (anglicane) une simagrée de piété, et les mœurs un mensonge de pruderie, ont des fenêtres hautes et étroites pour le premier étage, et plus larges que hautes pour le second ; toutes, quelquefois, surmontées d'un front analogue à la partie supérieure d'un tombeau ; toutes ou presque s'ouvrant à coulisses perpendiculaires, excepté dans le quartier de l'ouest, où presque toutes les croisées du premier étage s'ouvrent à la française. Les portes d'entrée sont petites et mesquines, défaut qui ressort d'autant plus qu'il n'y a point de portes cochères, les voitures étant releguées sur le derrière avec les écuries. Ces petites portes ont quelquefois un porche composé de colonnes hautes et maigres, surmontées d'un fronton lourd et mal composé. Des cordons étroits en pierre séparent les étages et forment les corridors. Il est vrai que la menuiserie de ces mêmes portes est faite avec un soin remarquable, souvent en bois d'acajou, et ornée de moulures et d'encadrement en ébène. Toutes ont des marteaux en cuivre poli et brillant, frappant sur une plaque de même métal, où quelquefois se lit le nom du propriétaire, qui, en outre, a fait placer à côté un cordon pour sonner les domestiques.
Abbé Jean-François Robert, Voyage à Londres (1851)
 
Propriété du sol de Londres :
Les maisons anglaises sont bâties très-légèrement, car le terrain sur lequel on les construit n'appartient pas à celui qui les fait élever. Tout le terrain de la ville est possédé, comme au moyen âge, par un fort petit nombre de grands seigneurs ou de millionnaires qui permettent d'y bâtir moyennant une redevance. Cette permission s'achète pour un certain temps, et l'on s'arrange de manière à ce que la maison ne dure pas plus que le bail. Cette raison, jointe à la fragilité des matériaux employés, fait que Londres se renouvelle tous les trente ans, et permet, comme on dit, de suivre les progrès de la civilisation.
Théophile Gautier (1811-†1872), Une journée à Londres (1842)
 
Wolsey acheta, ou plutôt selon l'usage du pays, amodia le domaine de Hampton pour quatre-vingt dix neuf ans, avec faculté à ses héritiers de renouveler le bail. Telle est encore la manière ordinaire d'acquérir, dans ce pays de main-morte, où le retrait lignager s'exerce à perpétuité. Le sol de Londres même, par une convention implicite et fictive, appartient, dit-on, en nue-propriété, à quarante ou cinquante familles ; et c'est sous le bénéfice de cette législation conservatrice de l'aristocratie, que l'on a vu des familles, tour à tour ruinées et florissantes, rentrer, au bout d'un siècle, dans le domaine de leurs ancêtres ; car le contrat se rompt de deux manières, ou par l'expiration du terme, ou par l'insolvabilité des locataires.
Francis Wey, Les Anglais chez eux - esquisses de mœurs et de voyage (1854)
 
L'immense fortune des Russell, ducs de Bedford, comme celle d'autres nobles lords, provient d'une loi inique qui permet que le terrain, avec toutes les constructions bâties par le locataire, revienne de droit au propriétaire du sol après un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans.
Les barrières qu'on rencontre à travers les rues de Londres, connues sous le nom de « Bedford Bars », arrêtant tout trafic, rappellent forcément à l'habitant de Londres qu'il n'est pas chez lui, et aussi longtemps que le peuple anglais consentira à n'être que le locataire et non pas le possesseur véritable de son pays, moins il parlera de liberté, mieux cela vaudra. Ce sont des restes de féodalité, que nos voisins conservent si fidèlement. (...)
J'ai déjà dit, dans un chapitre précédent, que presque tout Londres, c'est-à-dire le terrain sur lequel cette ville s'étend, appartient à quelques lords : le duc de Westminster, le duc de Bedford, le duc de Buccleuch, lord Mansfield, etc. Ils ne vendent pas le terrain, ils ne le louent que pour quatre-vingt-dix-neuf ans, et après l'expiration de ce bail, toutes les constructions tombent en leur possession, en vertu de la loi que tout ce qui est sur la terre : les arbres, les charpentes, ou sous la terre : les mines, appartient au propriétaire du sol.
De là les immenses fortunes de ces landlords.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Ces vicissitudes sont plus fréquentes à Londres qu'ailleurs, par suite de l'organisation de la propriété ; elles sont le résultat d'une spéculation facile à comprendre. Lorsque le propriétaire d'un hôtel voit le bail du terrain toucher à son terme, il a intérêt à négliger sa maison pour que le chiffre des affaires diminue. S'il paraissait en pleine prospérité lorsque sonne la quatre-vingt-dix-neuvième année, le landlord lui imposerait des conditions trop dures. Les propriétaires fonciers de l'Angleterre ont beau ignorer le chiffre de leur fortune, ils ont beau détenir des morceaux de ville, _ comme le maître du quartier français, qui possède, avec Leicester-Square, une étendue de terrain plus vaste que le périmètre compris entre la place de l'Opéra et le square Montholon, _ ils guettent avec l'ardeur d'un pauvre petit rentier le jour où doit expirer la quatrevingt-dix-neuvième année.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
La population :
Elisée Reclus Population.

On n'a pas de recensements exacts de la population de Londres avant l'année 1801. A cette époque, elle était peuplée de 888,198 hab. Soixante ans après, lors du recencement de 1861, la population de Londres s'élevait à 2,803,034 habitants, et l'augmentation annuelle étant en moyenne de 45,000 par an, le nombre des habitants agglomérés dans l'immense capitale doit s'élever actuellement (1862) à 2,850,000 âmes. Nul doute qu'à l'époque de l'Exposition universelle , elle n'atteigne temporairement le chiffre de trois millions d'hommes. Ainsi Londres est près de deux fois plus peuplée que Paris, deux ou trois fois plus que Pékin, six fois plus que Berlin ou Saint-Pétersbourg. La population est aussi considérable que celle des vingt cités d'Angleterre réunies qui la suivent immédiatement par ordre d'importance. Londres contient plus d'Écossais qu'Édimbourg, plus d'Irlandais que Dublin, plus de catholiques que Rome, plus de Juifs que la Palestine.
On peut difficilement se faire une idée de ce nombre immense d'hommes agglomérés sur les bords du même fleuve, sous un même dôme de fumée et de brouillard. M. Mayhew disait, à une époque depuis laquelle la population de Londres s'est augmentée de 500,000 âmes, que si tous les habitants de la capitale marchaient en ordre deux par deux , la longueur de cette grande armée serait de 670 milles, et qu'en avançant de 3 milles par heure, ce fleuve d'hommes ne s'écoulerait qu'en neuf jours et neuf nuits. En 1861, le nombre des maisons était de 362,890, une pour moins de 8 habitants.
Élisée Reclus, Londres Illustré (1865)
 
Princesse Sarah Sarah se rend dans la capitale de l'Empire britannique, pour la première fois de son existence, dans l'épisode 1 ; auparavant, elle n'avait jamais quitté les Indes. Toute l'action du dessin animé l'impliquant se passe ensuite à Londres ou sa proche banlieue.