Blackfriars Bridge

Ni les matériaux friables des cours de justice et du Parlement, ni les amas de moellons de Somerset-House ne nous disent ce dont il est capable quand il tente l'œuvre qui lui convient. Ses mains si maladroites pour sculpter la pierre ont du génie quand elles tiennent la fonte ; elles la pétrissent comme de la cire, l'allongent et la soudent sans efforts, la jettent dans la Tamise en piles énormes qui braveront indéfiniment les colères du fleuve, l'étendent au-dessus des cheminées pour y faire passer des locomotives. On perd son temps dans Londres, quand on cherche des monuments ailleurs qu'à Holborn ou à Ludgate-Hill, ailleurs que sur la Tamise ou dessous, dans le fameux tunnel que franchit le South-Eastern ou encore dans le Tower-subway.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
Le pont de Blackfriars Bridge noyé par la brume.
Le premier épisode de la série s'ouvre sur une vue de Blackfriars Bridge depuis Southwark et en direction de la City. L'on aperçoit, noyée dans le brouillard épais, la coupole de la cathédrale Saint-Paul, à droite, émergeant des volutes jaunâtres du smog. Voilà qui préfigure d'un climat bien peu clément pour une petite fille à la frêle complexion comme Sarah.

Le nom du pont trouve son origine dans la présence d'un ancien monastère des Moines Noirs (Black Friars), situé sur la berge du fleuve, et datant de 1276. A en croire Charles Dickens Jr, Blackfriars Bridge était l'un des plus beaux ponts de la métropole, joliesse qui aurait pu s'en trouver accrue si ce n'était la contiguïté du pont Alexandra. Le pont met en relation le quartier de Southwark, sur la rive droite, avec la City, au niveau de l'axe composé de New Bridge Street et de Farringdon Street, remontant en direction du nord vers le viaduc de Holborn, des quais Victoria et de la rue Queen Victoria Street.
 
Le pont de Blackfriars Bridge.
Blackfriars Bridge vu depuis Southwark. Notez à côté le hideux pont ferroviaire appelé London Chatham & Dover Railway Bridge (ou Alexandra Railway Bridge) reliant la gare de Blackfriars Station à celle de London Chatham & Dover située dans New Bridge Street.

Les travaux débutèrent en 1864 pour s'achever en 1869, d'après les plans dressés par J. Cubitt, aidé de H. Carr, (quoique le projet de Thomas Page, l'architecte du pont de Westminster, eût été retenu de prime abord), à l'emplacement de l'ancien pont en pierre bâti par Mylne en 1769 et démoli en 1860, les fondations de celui-ci étant menacées (lequel pont devait s'appeler William Pitt's Bridge, en l'honneur de ce célèbre homme politique britannique ; toutefois, contrairement à la volonté sans équivoque des donneurs d'ordres, l'ouvrage fut baptisé Blackfriars par la population, usage qui s'étendit de fait à son successeur). Durant le laps de temps séparant la démolition de l'ancien pont de l'achèvement du nouveau, un ouvrage provisoire en bois fut bâti, avec une voie réservée aux piétons surélevée par rapport à la voie centrale où évoluaient les attelages.
 
A la hauteur de Blackfriars'-Bridge, en face de Saint-Paul, point d'où l'on découvre encore la tour, et déjà Somerset-House, vaste palais d'architecture classique à l'italienne, la Tamise tourne sur la gauche, et les édifices du rivage prennent des dimensions plus monumentales.
Francis Wey, Les Anglais chez eux - esquisses de mœurs et de voyage (1854)
 
Blackfriars Bridge en 1890.
Blackfriars Bridge en 1890, les guides touristiques, à l'instar du Baedeker, précisent que Saint-Paul peut être vue à son avantage depuis le pont.

Paradoxalement, il est difficile de se prononcer sur le coût de l'ensemble, les sources divergeant sur le prix final : le Collin's Illustrated Guide to London, de 1871, chiffre le tout à 400,000 livres sterling, évaluation corroborée par Louis Rousselet dans le Guide Diamant de 1879 (l'auteur s'exprime en francs, mais 10 millions de francs correspondaient bien à quatre cent mille livres), tandis le Baedeker, dans son édition de 1896, avance la somme de 320,000 livres sterling. Peut-être ce dernier est-il le plus proche de la vérité : John Timbs, dans Curiosities of London, de 1867, évalue le coût, incluant l'ouvrage principal, le pont provisoire et quatre statues équestres, à près de 265,600 livres. Tous s'accordent néanmoins en faveur de la modicité engagée pour son érection, ce qui en fit l'une des constructions permanentes de ce genre parmi les moins chères.
 
Placé au milieu du pont de Blackfriars, nous avons joui de la vue bien pittoresque de la ville. A l'est nous découvrions, à une distance peu éloignée, le superbe dôme de Saint-Paul, et, dans le lointain, outre le pont de Southwark et celui dit le nouveau pont de Londres, s'offrait à nos regards une grande quantité de clochers, de monuments et de tours ; à l'ouest, dans une direction opposée, notre œil attentif se reposait tantôt sur les vastes terrasses de Sommerset-house et d'Adelphi, tantôt sur le pont de Waterloo ou sur l'église gothique de Westminster.
Abbé Jean-François Robert, Voyage à Londres (1851)
 
Aquarelle de Blackfriars Bridge par Yoshio Markino.
Quelques passants nourrissent les mouettes. Illustration signée Yoshio Markino.

Blackfriars Bridge enjambe le fleuve de ses cinq arches de fonte forgée, à plein cintre, celle du centre mesurant 185 pieds (56 mètres 39) de large. La longueur totale de l'ouvrage est de 388 mètres ; sa largeur est de 22 mètres 90, avec une voie pour les véhicules large de 13 mètres 75, le reste étant réservé aux trottoirs dédiés aux piétons empruntant le pont. Les piles en granite gris faisant office de butées sont surmontées de saillies circulaires, reposant sur de courtes colonnes néo-doriques de granite rouge poli d'Alberdeen, avec des parapets en pierre enjolivés par le sculpteur J.B. Philip ; les motifs sculptés varient selon que l'on se place en direction de l'aval (les ornementations représentent alors des mouettes et de la végétation marine) ou de l'amont (l'on peut y admirer des plantes et des oiseaux d'eau). Le parapet du pont est plutôt très bas ce qui, conjugué à la petitesse des colonnes ornementales à l'extrémité des butées, confère à l'ensemble une apparence ramassée, trapue et rabougrie.
 
Récemment le lord-maire de Londres a proposé, après un copieux festin, d'élever au général Gordon une statue camélestre (pardon à l'Académie de ce néologisme, mais ce n'est certes pas le cas de dire équestre !) sur le pont de Blackfriars.
Une imitation de notre Henri IV sur le Pont-Neuf ! En effet, le héros de Khartoum serait représenté monté sur un gigantesque chameau !
On ne peut prévoir ce que l'avenir nous réserve, mais je ne désespère pas de voir bientôt donner comme pendant à cette statue celle du général Wolseley remontant le Nil à califourchon sur un crocodile.
Une statue crocodilestre, quoi !
Il ne manque vraiment plus que cela pour que le goût artistique des Anglais laisse bien loin derrière lui tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Reine Victoria La reine exécrait son Premier Ministre, Gladstone, dont le puritanisme hypocrite et ostentatoire la révulsait. Or, après le décès de son mari Albert, Victoria se refusait à faire des apparitions publiques, au point que le mécontentement, entretenu par la presse, se faisait vif à son endroit, eu égard aux lourdes dépenses que supportait le peuple britannique pour entretenir la famille royale. Mais Gladstone parvint cependant à convaincre Sa Majesté de repousser, _ chose presque sacrilège, _ son départ pour Balmoral de quelques jours afin de se prêter à l'inauguration du pont. La cérémonie eut lieu le 6 novembre 1869.
 
Princesse Sarah Sarah a emprunté le pont de Blackfriars Bridge a plusieurs reprises, notamment lorsqu'elle se rendait à la cathédrale Saint-Paul avec Mlle Mangin, pour assister aux offices.
 
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