Famille française de Sarah

Finalement, nous ne savons que peu de choses au sujet de branche française de la famille de Sarah. Cela nous l'a été répété à plusieurs reprises, sa mère était française ; mais, pour ce qui a trait aux autres membres, grand-père, grand-mère, oncles et tantes éventuels, nous sommes tenus dans une grande ignorance. Du reste, Sarah également demeure dans le flou : se peut-il que l'union entre son père et sa mère n'ait pas été pleinement approuvée, ce qui expliquerait la raison de cette distance et le peu de cas qu'elle fait de leur progéniture ? Quoi qu'il en soit, tout ceci relève de la conjecture.

Pourtant, ces parents français auraient pu être d'un quelconque secours à Sarah, si seulement elle avait pris la peine de creuser cette piste plus avant. Mais il est vrai que, perdue dans une ville gigantesque comme Londres, sans ressources, il était difficile d'aboutir à quelque chose (seul Peter, avec son ingéniosité coutumière, aurait pu suggérer ces pistes).
 
De fait, quatre endroits nous viennent à l'esprit :
 
Quartier français
 
On rencontre, il est vrai, de temps à autre, surtout du côté de Leicester-Square, des Belges ou des Suisses qui vous épargnent la peine de vous martyriser le gosier avec les syllabes saxonnes.
Jules Degrégny, Londres - Croquis réalistes (1888)
 
Leicester Square.
Leicester Square. Créé en 1635 par le Comte de Leicester, cet endroit fut très tôt prisé des étrangers qui y virent une place de choix pour habiter dans la capitale ; ainsi Colbert de Croissy, frère du ministre de Louis XIV, y résida en qualité d'ambassadeur. Bien sûr, des Anglais illustres s'y installèrent aussi, comme Hogarth ou Isaac Newton. A l'époque de Sarah, Leicester Square demeure toujours la figure de proue du quartier français, près de Soho.
 
Si l'endroit est attractif (l'Alhambra Theatre a son entrée sur la place), le voyageur prendra soin de se garder des bancs du square :
 
La seule chose à laquelle il devra faire attention, c'est de pas s'asseoir sur les bancs du jardin de Leicester-Square... à moins toutefois qu'il ne désire voir son pantalon et son gilet de flanelle garnis en quelques instants d'un grand nombre d'insectes baptisés du nom de gamelles par les Arabes, et par les gavroches parisiens de celui plus typique de mie de pain. (...) En effet, dès que le jardin est ouvert, tous les malheureux sans asile viennent se reposer sur ses bancs des fatigues d'une nuit passée à se promener à la belle étoile. Leur sommeil étant souvent interrompu par de violentes démangeaisons, ils ne se gênent pas pour se gratter et répandre ainsi de tous côtés la graine dont ils sont couverts.
C'est tout au plus si les petits moineaux n'en attrapent pas !
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Sans parler du fait que l'endroit jouit d'une piètre estime pour sa propension à attirer les dames de petite vertu, comme le déplore dans un constat teinté d'amertume Fernand de Jupilles : "Si vous parlez à un Anglais, qui se respecte, de Leicester Square ou du Soho, vous le verrez pousser un « oh ! » des plus significatifs, le plus souvent suivi d'un « shocking ! » qui vous prouvera qu'il considère ces deux noms comme synonymes de dépravation, et cependant le Strand est infiniment plus dégoûtant à tous les points de vue que ce pauvre quartier français dont on dit tant de mal."
 
Ambassade de France

L'ambassade, située à Albertgate House, près de Hyde Park corner, dans le West End, ou, à défaut, le consulat, sis au 38 Finsbury Circus, constituaient les deux premiers points où demander de prime abord de l'aide pour un ressortissant. Certes, il est vrai que juridiquement parlant, Sarah ne bénéficie pas de la nationalité française (il aurait fallu que son père eût été français), ce qui pourrait représenter un obstacle rédhibitoire à tout concours de la part de ces institutions.
 
A l'époque où se déroule la série, l'ambassadeur en poste dans la capitale était William Henri Waddington (1826-†1894).

William Henri Waddington, ambassadeur de France.Fils d'un industriel anglais, il était archéologiste de formation ; ses convictions politiques de républicain l'amenèrent à exercer différentes fonctions, telle que sénateur, ministre de l'éducation (1876-77) et ministre des affaires étrangères (1877). En 1878, il représenta la France au congrès de Berlin et, l'année suivante, il devint Président du conseil (titre qui désignait le chef du gouvernement), du 4 février au 26 décembre, avant de devoir s'effacer devant Charles de Freycinet. En 1883, il fut nommé ambassadeur à Londres ; il y restera en place jusqu'en 1893. Ce numismate averti, académicien, écrivit plusieurs ouvrages dont des descriptions de voyages en Grèce et en Asie mineure. Il s'éteignit le 13 janvier 1894, à Paris.

Dans La Société de Londres, le comte Paul Vasili brosse un portrait des ambassadeurs de premier plan ; la représentation française n'échappe pas à sa plume sarcastique :
 
Je ne ferai pas le portrait de M. Waddington, l'ambassadeur français. M. Waddington, l'helléniste, le numismate distingué, le savant membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, si compétent dans toutes les questions d'enseignement, le voyageur dont les travaux scientifiques sont si intéressants, a été bien accueilli par l'opinion publique à cause de ses attaches anglaises. Né d'un père anglais, ayant fait ses études en Angleterre, protestant, M. Waddington, qui a cinquante-neuf ans, ne pouvait manquer d'être persona grata pour les bourgeois de Londres. Mais dans la haute société on s'en moque à cause de son apparence vulgaire ; sa femme, une Américaine d'une distinction médiocre quoique fort prétentieuse, n'a pas réussi davantage. C'est un travailleur beaucoup trop consciencieux pour être un diplomate redoutable. Ce dont on lui tient compte me fait rire : c'est qu'il fut le représentant de la France au couronnement de l'empereur de Russie. Or, malgré de louables efforts, sa femme et lui y ont fait piètre figure.
M. Gladstone ne peut lui savoir gré de s'être laissé jouer si piteusement, à propos de Chypre, par le prince chancelier et lord Beaconsfield au congrès de Berlin ; il lui en veut certainement, d'autre part, de n'avoir pas soutenu l'Angleterre au moment d'une rectification des frontières de Grèce. Les félicitations adressées à M. Waddington par M. Dufaure à ce propos ont fait depuis sourire bien des diplomates. L'ambassadeur de France s'est beaucoup occupé de la ténébreuse question des finances égyptiennes ; mais il la voit plutôt, par instinct, comme question anglaise que comme question française. Bref, chaque fois qu'on parle de lui dans la société comme diplomate, on vous répond : « Oui, c'est un travailleur. »
Son air froid, très anglais, empêche un abord trop facile. C'est un homme réservé et correct, que la nature n'a pas doué des grâces physiques et que son éducation n'a pas su doter de la distinction. Il daigne à Londres s'intéresser aux œuvres françaises. Je ne le crois pas fait pour jouer un grand rôle dans les graves événements actuels de la politique européenne.
Le comte de Pourtalès, au petit nez retroussé, à la physionomie spirituelle, intelligente, le petit Pourtalès, comme l'appellent les ladies, est, de tout le personnel de l'ambassade de France, celui qui a su conquérir la meilleure place dans la société.
 
Société française de bienfaisance

Située au 10, Poland Street, près d'Oxford Street, cette institution charitable remplit divers offices à l'endroit des ressortissants français : distribution d'argent, de pain, de charbon et autres biens de première nécessité aux Français dans la détresse habitant la capitale ; une aide visant à leur procurer un travail ou à faciliter leurs démarches en ce sens ; un rapatriement lorsqu'il s'avère qu'ils n'ont plus aucun moyen de subsister en Grande-Bretagne ; l'octroi de pensions aux nationaux âgés et indigents qui, n'ayant plus personne en métropole, ne souhaitent pas y retourner.
La Société française de bienfaisance paraît des plus appropriées pour venir en aide à Sarah. Après tout, elle parle couramment le français et a bien de la famille au pays.
 
La Société française de bienfaisance, fondée à Londres en 1842, a pour objet de secourir les Français nécessiteux dans la mesure de ses moyens.
Elle tire ses seules ressources de la charité des personnes bienfaisantes qui comprennent combien la misère est dure en exil et dans un pays où la détresse est actuellement si grande parmi les natifs.
Ceux qui souffrent de la faim et qui s'adressent à la Société de bienfaisance sont en général d'honnêtes gens, de pauvres diables qui se figuraient que les alouettes devaient, comme on dit vulgairement, leur tomber toutes rôties dans la bouche ; de malheureux pères de famille habitant Londres depuis de nombreuses années et se trouvant subitement sans travail ; des ouvrières, des domestiques, des institutrices sans ouvrage. Ces gens seuls sont aidés ; mais, quel que soit le Français qui s'y adresse, il lui suffit de prouver sa nationalité pour y recevoir du pain en quantité suffisante pour l'empêcher de souffrir de la faim.
Pendant l'année 1884, la Société a secouru 792 familles.
Elle a distribué 5,981 secours en argent, 5,954 secours en pain, 622 secours en nature, vêtements, repas, logis, charbon, etc., etc.
Elle a rapatrié 295 personnes, aide à maintenir dans un asile charitable quatorze vieillards pour leur vie entière et accorde une pension hebdomadaire de 5 francs à vingt personnes âgées, élues par les Sociétaires.
Ces secours divers ont coûté 31,175 francs ; la Société, n'ayant recueilli que 26,950 francs, se trouve en déficit de 4,225 francs.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
Société nationale française

Sise au 1, Adelphi-ter, dans le Strand, cet organisme poursuit une finalité plus fraternelle et moins concrète en apparence auprès des nationaux ; la Société nationale française veille à maintenir et à promouvoir, parmi les membres de la communauté française, l'amitié, la tolérance et le devoir d'entraide au sein de ses compatriotes, ainsi que la perpétuation du sentiment patriotisme et la propagation des idéaux de paix entre la France et les autres nations. La Société revêt néanmoins la forme d'un cercle, à l'instar des clubs anglais, puisqu'il est nécessaire de s'y présenter en candidat avec le parrainage de deux membres pour y être admis (il incombe de s'acquitter de frais d'entrée s'élevant à 1 livre et 1 shilling puis de la souscription annuelle d'un montant équivalent). Les sociétaires peuvent alors jouir des divers agréments offerts par la Société, à savoir, entre autres, des lieux pour organiser des manifestations culturelles et caritatives. Ce n'est donc pas, a priori, le lieu le mieux indiqué ; néanmoins, il y a des chances d'y trouver quelque âme aimable susceptible de venir en aide à une petite orpheline.
 
La Société nationale française de Londres compte 1,200 membres et possède, au n°1, Adelphi Terrace, dans le Strand, un vaste local dans lequel se trouve réunies toutes les commodités de la vie de club. Elle donne des bals, des concerts et des représentations théatrales qui ont le plus grand succès.
En outre, à la même adresse, une Chambre de commerce française a été récemment créée, et est appelée à rendre d'immenses services à notre chère patrie.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
Un personnage éminent

Ajoutons à la liste concise des points de chute que se doit de connaître tout Français un personnage, _ et non des moindres, _ qui, exilé par les hasards de l'histoire sur le sol anglais, parut toujours avoir fait preuve de générosité à l'endroit de ses compatriotes.

L'impératrice Eugénie.Nous faisons allusion à l'Impératrice Eugénie, l'épouse de Napoléon III, que la défaite de Sedan, en 1870, contraignit à gagner l'Angleterre. En effet, une solide amitié s'était forgée entre le couple impérial et la reine Victoria et son époux, le prince Albert, après des invitations réciproques. Victoria et Albert furent accueillis de façon aussi somptueuse que cordiale en France, au point d'aller se recueillir aux Invalides sur le tombeau de Napoléon, chose incroyable lorsque l'on sait la défiance et la répugnance teintées de fascination qui animaient alors les Britanniques pour « l'Ogre » ; Victoria fit d'ailleurs s'agenouiller Bertie, son fils et futur roi Édouard VII, devant le catafalque impérial, sous l'œil ému des vieux grognards, survivants de la Grande Armée (on peut imaginer la réaction du duc de Wellington, en l'honneur duquel la reine prénomma l'un de ses fils Arthur). Il est vrai que le charme de Napoléon III, qui connut un temps l'exil à Londres avant d'être élu Président en 1848, n'était pas étranger à cet état de fait : Vicky et Bertie, les deux enfants de Victoria, _ sur les six qu'ils avaient à l'époque, _ qui les accompagnèrent à Paris, allèrent jusqu'à dire à l'Empereur qu'ils eussent aimé l'avoir comme père. Pareillement, la simplicité d'Eugénie, _ elle coupait elle-même ses aliments, ce qui stupéfia les dames d'honneur de Victoria, et s'improvisa une tenue, lors du voyage de politesse qu'ils rendirent, en parsemant sa robe de pétales de chrysanthème alors que ses bagages étaient en retard, _ et son bon caractère séduisirent Victoria (elle recommanda à l'Impératrice l'adresse d'un praticien obstétrique après sa fausse-couche). Malheureusement, ce fut aussi cette amitié de la reine qui conduisit cette dernière à faire pression pour que leur fils Louis-Napoléon, le prince impérial, pût s'enrôler, sous un nom d'emprunt (personne n'étant dupe), dans les rangs de l'armée britannique pour aller combattre au Zoulouland, en 1879. Le capitaine Carey, responsable de la protection de cet illustre soldat, s'enfuit lâchement à la première attaque, laissant le prince seul face à l'ennemi. Le fils unique de Napoléon III ne parvint pas à échapper aux Zoulous, la sangle usée de sa salle se rompant sous lui. On retrouva son corps, percé de coups de sagaie tous donnés de face, mais préservé de toute mutilation, signe que le malheureux, qui fut le seul à périr, fit montre de vaillance face à l'ennemi. L'Impératrice, qui avait perdu son mari en 1873, fut bouleversée par cette disparition. Par la suite, elle alla en Afrique du Sud se recueillir (la dépouille du prince impérial fut ramenée en Angleterre, en 1888, avec tous les honneurs dus à son rang).

Mais laissons la parole à Fernand de Jupilles à propos de ce possible et romanesque secours :
 
L'Angleterre a toujours été fatale aux Napoléon, et, depuis que l'impératrice Eugénie y réside, il ne lui est arrivé que des malheurs.
Cependant la pauvre femme fait le plus de bien qu'elle peut parmi nos compatriotes.
Voici à ce sujet une courte anecdote que j'ai tout lieu de croire exacte, car je la tiens d'un communard des plus violents : « Un jour, me dit-il, peu de temps après la mort de l'empereur, nous trouvant dans la misère, moi et plusieurs camarades, nous nous rendîmes à Chislehurst, bien résolus à nous faire donner de l'argent par Eugénie. Nous fûmes bien reçus, on nous offrit à déjeuner, puis on nous présenta à l'impératrice qui nous témoigna sa joie de voir des Français. L'un de nous s'écria : « Oui, Madame, mais pas vos amis, car nous sommes communards. Vive la Commune ! » Devant la douleur d'Eugénie, nous fûmes honteux de l'action de notre camarade et voulûmes nous retirer. Mais l'impératrice, nous arrêtant du geste, s'écria : « Vous êtes Français et cela me suffit ! Bonne chance, mes amis ! » En sortant, l'une des dames d'honneur nous remit à chacun un billet de 5 livres (125 fr.) de la part de l'impératrice. Les larmes nous vinrent aux yeux, et, lorsque cette dame ajouta : « l'impératrice serait bien heureuse de voir votre émotion, car elle m'a chargée de vous dire qu'elle vous priait, en souvenir d'elle, de ne plus crier : « Vive la Commune ! » mais bien : « Vive la France ! » Celui de nos camarades qui avait poussé ce cri, essuya une larme et dit : « Je croyais que c'était la même chose. Ah ! pour un peu je crierais : « Vive l'impératrice ! » Je n'oublierai jamais cette scène ; car, grâce à cette pauvre veuve que nous venions d'insulter, nous avions de quoi nourrir nos femmes et nos enfants pendant plusieurs semaines. »
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Certes, on objectera que Chislehurst est bien éloigné de Londres (même si David Copperfield, dans le roman de Dickens, s'en va rejoindre sa tante qui habite Douvres à pied). Et puis ce serait oublier que cette localité se situe dans le Kent d'où est originaire Becky !
 
  • Leicester Square
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