Workhouses

Prêcheur lisant dans une workhouse.
Gravure de Gustave Doré tirée de London, A Pilgrimage (1872) : les miséreux ayant trouvé refuge dans cet asile pour la nuit se voient infliger la lecture des Écritures.

Mais, me dira-t-on, il y a des multitudes de charitables institutions qui font beaucoup de bien aux pauvres. Il y a des workhouses ! C'est vrai, mais à ces workhouses ou maisons de refuge, les pauvres préfèrent la prison comme moins dure ! Mais ces sociétés charitables, empêchant les gens de mourir d'inanition, ont le soin de ne pas leur venir en aide de façon à les sortir de la misère ; on dirait qu'elles ont mission d'entretenir cette misère, afin de forcer le pauvre à penser à son propre malheur avant celui des autres et surtout pour le conserver sous leur domination.
Celui qui reçoit un secours hebdomadaire de sa paroisse n'ose émettre une opinion subversive, de crainte de se voir enlever cette assistance dont sa famille a besoin et qu'il n'obtient qu'en fréquentant assidument l'église de la paroisse. (...)
Et les femmes et les enfants peuvent se faire recueillir par le plus prochain workhouse, maison de refuge où tout citoyen ou citoyenne peut demander asile, à la condition d'y travailler très dur pour y gagner juste de quoi ne pas mourir d'inanition !
Le mari ne peut y entrer sans sa femme, ni celle-ci sans son mari, à moins que, comme dans le cas que je viens de citer, ce mari n'ait abandonné leur foyer (home) et ne soit poursuivi par la police.
Voici un fait cité à ce sujet en 1884 par un journal de Londres ; on ne pourra donc taxer ce récit d'exagération ou d'anglophobie.
« Les Anglais combattent la question sociale en permanence chez eux, par l'opération des workhouses. Ce sont des établissements de charité publique dans lesquels a le droit d'aller demander un asile tout citoyen ou citoyenne qui ne peut pas mieux faire. Ces maisons sont fort loin d'être des modèles d'économie, puisque, d'après une statistique connue, les pauvres ne profitent que de cinquante-deux pour cent des sommes qui leur sont allouées par la charité aussi légale que forcée des contribuables. Mais les quarante-huit pour cent qui sont absorbés par les employés des workhouses ne sont pas les seules extravagances que se permettent les administrateurs de cette assistance publique.
Mardi, Thomas Mac Manus, un tailleur, comparaissait devant le magistrat de police de Bow Street, cité par les administrateurs des pauvres, pour avoir laissé sa femme à la charge de la paroisse. Le malheureux a raconté au magistrat l'histoire suivante : Ma femme était très malade, j'avais très peu d'ouvrage, j'ai demandé son admission au workhouse, mais on n'a voulu me l'accorder qu'autant que j'y entrerais avec elle. Je ne m'y suis décidé qu'après avoir épuisé mes dernières ressources, c'est-à-dire vendu le peu de meubles que je possédais. Après être resté quelque temps au workhouse, ma femme n'allant pas mieux, je demandai aux autorités à sortir pour chercher de l'ouvrage. On me l'accorda, je sortis et trouvai de l'ouvrage juste pour me suffire à moi-même bien petitement. Aujourd'hui, les gardiens des pauvres me reprochent de ne pas être rentré au workhouse où ils auraient été obligés de me nourrir à ne rien faire, aux dépens des contribuables. J'ai voulu travailler, ne pas rester à la charge du public et on m'en fait un crime. » (...)
Voici que, du workhouse de Lambeth, autre faubourg de la capitale, un père de famille, veuf, se sauve pour aller chercher du travail, mais laisse, naturellement, ses trois enfants à l'asile des pauvres. Les autorités du workhouse poursuivaient donc ce malheureux pour être parti sans ses enfants ; mais le magistrat a donné raison au prisonnier, disant qu'il est impossible que les pauvres sortent de la misère s'ils doivent forcément traîner à leurs trousses leurs kyrielles d'enfants pour aller chercher de l'ouvrage.
Devinez la réponse du directeur du workhouse ?
« C'est un très mauvais exemple que vous donnez là, monsieur le juge, car nous en aurons d'autres qui en feront autant. » Admirable !
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Indigents devant l'asile.
Gravure de Gustave Doré, datant de 1872. Les indigents attendent désespérément d'entrer à l'asile, dans l'espoir de ne pas avoir à dormir dehors le ventre vide.

Dès neuf heures, tous ces malheureux se pressent en file contre la porte grillée du workhouse. Une espèce de cerbère leur entr'ouvre la porte, il les examine, l'un après l'autre, de la tête aux pieds, et malheur à celui qui aura caché dans ses vêtements les quelques sous mendiés par lui dans la journée et sur lesquels il comptait pour son déjeuner du lendemain. Le cerbère le chasse en lui criant d'une voix rude qu'on ne reçoit pas au workhouse les gens qui ont le moyen de se payer le lodging-house.
Encore sont-ils favorisés du sort, car ceux qui se présentent après neuf heures ont beau implorer la pitié des hôtes, ils doivent coucher dehors ou retourner en arrière, là où ils ont pu remarquer quelque hutte ou quelque meule de foin. Ils pourront y passer la nuit à l'abri, toutefois avec la crainte d'être découverts par le propriétaire qui peut les faire condamner à plusieurs mois de prison pour vagabondage.
Le tramp est entré au workhouse. Par ordre des autorités, il passe dans une salle où il est dépouillé de tous ses vêtements : on les empaquette, on les étiquette, et on les met de côté jusqu'au lendemain matin.
 
Indigents prenant un bain à l'asile.
Gravure de Gustave Doré dépeignant le moment où les admis à l'asile prennent un bain collectivement.

C'est alors que le tramp procède au bain traditionnel ; que ce soit en été ou en hiver, il doit se plonger dans une eau glaciale sous prétexte de propreté et il n'est pas rare de voir de trente à quarante tramps passer dans la même baignoire sans que l'eau ait été changée !
On lui remet alors silencieusement une couverture de laine plus ou moins épaisse pour cacher sa nudité et le protéger contre les rigueurs de la nuit. De draps, il n'en est pas question ; c'est un luxe inconnu au workhouse.
Cinq minutes sont à peine écoulées qu'on lui apporte pour son souper un petit morceau de pain sec ou un bol de gruau bouilli. Rien de plus !
Il peut s'endormir l'esprit tranquille et l'estomac presque vide.
A cinq heures du matin, on le réveille brutalement en lui annonçant la tâche qui lui est imposée pour payer l'hospitalité et le maigre souper de la veille. C'est en général un gros tas de pierres dures et semblables à du granit qu'il doit casser en menus morceaux et jamais il ne peut achever cette besogne en moins de deux heures ; travail dur et pénible qui coûte au novice bien des souffrances et bien des angoisses, tout en lui laissant comme souvenir une dizaine d'ampoules d'où le sang jaillit souvent.
D'autres fois, il doit moudre un sac de blé ou couper à la main et en petits morceaux avec un hache-paille plusieurs bottes de foin, ou effilocher avec ses doigts un vieux cordage de navire tout goudronné.
Quand la besogne est terminée, on lui remet un petit morceau de pain sec et on le jette à la porte, car le tramp ne peut passer qu'une seule nuit dans la même ville.
Le malheureux tramp recommence sa vie aventureuse jusqu'au moment où, l'hiver arrivé, il commettra volontairement un délit pour se faire accorder aux frais de l'État le logement et la nourriture des prisonniers. C'est ainsi qu'il passera à l'abri les six mois de la mauvaise saison.
Fernand de Jupilles, Jacques Bonhomme chez John Bull (1885)
 
Gravure du spectacle lors d'une nuit passée dans la workhouse de Lambeth.
Gravure parue en une du journal, illustrant le récit d'une nuit passée dans la workhouse de Lambeth (située presque juste à côté du pensionnat de Mlle Mangin).

UNE NUIT DANS UN WORKHOUSE DE LONDRES

Un journal anglais qui s'est fait récemment une célébrité, chez nous, par ses révélations courageuses sur les mœurs de nos voisins d'outre-Manche, est coutumier depuis longtemps d'enquêtes entreprises par ses collaborateurs. Au moment où se développe à Paris l'œuvre de l'hospitalité de nuit, il ne sera pas sans intérêt de montrer qu'à Londres, où les workhouses (maisons de travail), semblent suffire au même objet, les indigents sont loin d'être traités avec la douceur, la charité qui caractérise chez nous l'institution des « lanternes bleues ».

Il paraît que dans certains workhouses de Londres, à Tottenham et à Poplar, par exemple, les pauvres de passage couchaient sur le plancher nu, sans paillasse ni matelas d'aucune sorte. La publicité donnée à ces faits a un peu modifié, depuis, ce déplorable état de choses.

Poussés par un désir de vérifier de leurs propres yeux les faits dénoncés, de faux vagabonds se sont introduits dans les workhouses au grand désespoir des guardians ou administrateurs de ces maisons, qui sont allés jusqu'à les dénoncer aux tribunaux.

Nous suivrons, pour une de ces visites au workhouse de Lambeth, les articles d'un reporter très méritant, publiés par la Revue Britannique, au moment où ils se produisirent avec le caractère d'une révélation.

Le curieux visiteur s'étant présenté à l'asile par une nuit sombre et pluvieuse,il fut introduit. A l'intérieur, dans une salle spacieuse et propre, largement éclairée au gaz, se tenait un employé, assis devant un registre ouvert devant lui.

_ Que voulez-vous ? demanda l'homme placé devant le bureau.
_ Passer la nuit à couvert.
_ Approchez.

Le visiteur obéit.

_ Votre nom ?
_ Joshua.
_ Votre état ?
_ Graveur.

Ces courtes réponses inscrites sur le registre, l'employé appela le concierge :

_ Conduisez cet homme, dit-il, et prenez son pain en même temps : vous ferez d'une pierre deux coups.

Prenant un de ces morceaux de pain qui se trouvent dans un panier, et décrochant à la muraille un trousseau de clefs, le concierge le conduisit dans une cour obscure, au bout de laquelle il s'arrêta devant une porte en criant :

_ Hé! Daddy, en voici encore un !

Le Daddy interpellé ouvrit aussitôt, et un rayon de lumière éclaira l'endroit.

_ Entrez, dit-il, d'une façon toute hospitalière ; c'est dommage que vous veniez si tard : cela vous a fait manquer la marmite.
_ Jamais de chance ! murmura le faux vagabond d'un air triste.

Il suivit son guide dans une autre pièce, où se trouvaient trois baignoires, contenant chacune un liquide qui avait une si horrible apparence de lessive grasse, que toute la sensibilité du visiteur se révolta.

_ Approchez par ici, reprit l'obligeant Daddy. Otez ces vêtements et liez-les dans votre mouchoir ; on vous les rendra demain matin. Mais faites bien attention, vous savez : tout ce que vous garderez avec vous vous sera chipé, je vous en avertis.
« Avec un courage qui, je l'espère, me sera compté un jour, dit le visiteur, je fis un paquet de mes hardes, puis, je fermai les yeux et me plongeai en désespoir de cause dans l'affreux bouillon écumeux. Je le déclare du fond du cœur, je regrettai bien ma précipitation, car, au bruit de mon immersion, Daddy, s'étant retourné, s'écria :
« _ Eh ! mon Dieu ! vous n'aviez, en vérité, pas besoin de cette cérémonie ; vous êtes propre comme un sou neuf, vous, et vous m'avez l'air d'un brave garçon. Ne prenez pas cette serviette, en voici une propre. Là, fort bien ! Et maintenant, voici votre chemise, et puis votre numéro. C'est le numéro 34. Un billet pareil est attaché à votre paquet ; faites attention de ne point le perdre. Ils vous le grincheront s'ils en trouvent l'occasion ; mettez-le sous votre tête. Prenez votre couverture ; emportez-la avec vous.
« _ Pardon, lui dis-je, où vais-je me coucher ?
« _ Je vais vous le montrer. »

Sans autre vêtement que sa chemise et la couverture sur les épaules, il suivit le gardien jusqu'à une porte que celui-ci ouvrit, tandis que le visiteur l'attendait pieds nus sur le seuil, en plein courant d'air glacé.

_ Tout droit ! fit Daddy.

Le chemin à faire n'était assurément pas long, dit le reporter, dont nous traduisons, en l'abrégeant, la narration ; mais j'aurais donné beaucoup pour pouvoir battre en retraite. C'était une espèce de couloir dallé et à ciel ouvert, — pour parquet de la pierre, pour plafond le firmament ; or, la bise se faisait sentir âpre et cuisante.

_ Tout droit ! me répéta Daddy, là-bas, où vous voyez de la lumière. Entrez et tournez à gauche ; vous trouverez les matelas en tas. Prenez-en un et arrangez-vous de votre mieux.

La lumière du dedans, en lutte avec le vent et les ténèbres de la nuit, montrait un espace d'environ trente pieds carrés, fermé de trois côtés par un mur blanchi à la chaux, ayant pour plafond la toile nue, toute imprégnée des vapeurs épaisses qui montaient du sol ! Quant au quatrième côté, il était planchéié sur un tiers de sa longueur, le surplus étant fermé par une toile mal tendue dans laquelle se trouvait une ouverture large de deux pieds de haut, et qui en avait bien quatre par le bas. Cet abri, par trop aéré, était dallé, mais chaque dalle tellement incrustée de malpropreté que tout d'abord je crus le plancher fait de simple terre battue. D'un bout à l'autre de ce dortoir se montraient trois rangs de manivelles de fer — j'appris plus tard leur usage — dont les manches étaient levés à différents degrés de hauteur.
Mes compagnons de chambrée étaient étendus au milieu des manivelles, sur des espèces de sacs étroits bourrés de foin et disposés sur deux files. Ils me parurent être une trentaine, hommes et enfants.

Beaucoup de ees gens se tenaient éveillés; les autres dormaient ou faisaient semblant de dormir, et, si repoussant que fût l'aspect des gens éveillés, il était tout gracieux comparé à celui qu'offraient les dormeurs. L'habitué de ces garnis publics semble avoir une manière à lui de se coucher : roulé dans sa couverture de la tête aux pieds, de façon à être enveloppé complètement, il offre l'aspect d'un cadavre qu'on a recouvert pour dérober à la vue son hideux aspect.
A certains égards, cependant, les gens qui ne dormaient pas étaient encore plus horribles. Sales et cyniques, ils étaient accroupis sur leurs grabats, fumant des pipes infectes, chantant des refrains ignobles, et échangeant de grossières plaisanteries.
Mon entrée excita peu l'attention. Au pied d'un poteau qui se dressait au centre de la pièce, on avait placé un seau d'eau et, à côté, un petit pot d'étain.

_ Dites donc, mon vieux, me cria un des drôles demi-nus, passez-moi la cruche ; ça me brûle là dedans.

Quel bon camarade, je le demande, eût résisté à pareille prière ? J'emplis le pot et le lui donnai ; il se montra reconnaissant de l'attention.

_ A votre place, me dit-il, j'irais m'étendre là-bas ; et il me montrait la muraille gauche. C'est plus abrité du vent que de ce côté-ci.

L'avis était bon ; j'en profitai. Transi de froid, je me dirigeai, les pieds sur la pierre, vers le coin où les paillasses étaient entassées, et j'en traînai une à l'endroit que venait de m'indiquer l'homme aux épaules nues. Toutefois, j'étais aussi embarrassé d'organiser ma couche que je l'eusse été de faire une tarte aux pommes. Juste en ce moment critique apparut l'excellent Daddy.

_ Comment ! encore debout ! s'écria -t-il.Voyons, je vais vous montrer comment il faut s'y prendre. Mais vous êtes un fameux gaillard ! ajouta-t-il, vous aviez oublié votre pain. Le voilà !

Puis il sortit...
Juste derrière moi, et si près en vérité que leurs pieds arrivaient à dix-huit pouces de ma tête, trois jeunes garçons étaient couchés ensemble.

_ Dis donc, Punch, fit l'un, as-tu entendu ? un imbécile qui oublie sa tartine ! Le diable m'emporte si c'est moi qu'on prendrait à oublier la mienne !
_ Si vous avez faim, mon garçon, lui dis-je en me hissant sur mes coudes, nous pouvons partager.
_ « Aboulez » par ici, et merci ! répondit le jeune gars en battant de joie de ses mains sales.

Je m'exécutai, et, fourrant l'autre moitié sous mon lit, je me fis enfin un oreiller de mes deux bras repliés sous ma tête.
Au bout d'un moment, j'acquis la conviction que, pour l'instant du moins, dormir était chose impossible. Le jeune drôle que mon pain avait restauré, déclara avec les plus horribles jurons, que maintenant il allait fumer. Là-dessus, les deux chenapans ses camarades de lit, se mirent sur leur séant et allumèrent aussi leurs pipes. S'ils n'avaient fait que fumer encore ! S'il ne leur avait pas pris la malheureuse fantaisie de viser avec leurs crachats le manche d'une manivelle placée à quelques pouces seulement de ma tête, que de misères ils m'auraient épargnées !
Ce n'est pas tout : A cette pratique américaine ils joignirent une coutume orientale : tout en fumant ils se racontèrent de petites anecdotes tellement abominables que trois ou quatre honnêtes gueux, couchés à l'autre bout de la pièce, les menacèrent, s'ils ne mettaient un frein à leurs discours, de venir les faire taire de vive force. Aussitôt, les voix de tous les vauriens de la chambrée s'élevèrent en manière de protestation ; les pauvres diables furent hués à l'envi et couverts d'insultes.
Tout à coup :

_ Qui veut me faire place dans son lit ? dit une nouvelle recrue ; un grand garçon fluet d'une quinzaine d'années, ayant la voix douce d'une jeune fille.

Il sautilla de dalle en dalle jusqu'à l'endroit où étaient amoncelées les paillasses, en serrant sa casquette sous son bras.

_ Qu'est-ce que tu apportes, Kay ? Te voilà donc encore à la rue, ma vieille ? Qu'as-tu dans ta casquette ? crièrent simultanément les amis du jeune garçon.

A quoi la douce voix répondit :

_ Dieu me damne ! il fait un froid à geler la moelle des os. Qui veut me faire une place pour la moitié de mon morceau de pain ?

Le jeune affamé qui avait profité de ma tartine avec tant d'empressement, prit au mot la proposition de Kay et, après un petit remaniement de leurs couches de paille, quatre mauvais drôles au lieu de trois reposèrent à quelques pouces de moi.

_ Tu as manqué la marmite, Kay, observa un des jeunes drôles. On a maintenant un bouillon le soir et le matin.
_ Ne me conte donc pas des couleurs, répondit Kay d'un air incrédule.
_ Le diable me brûle si ce n'est pas vrai ! Du bouillon d'avoine. N'est-ce pas, Punch?
_ Ma parole, dit Punch, et des cuillers pour le manger, ce qui est plus fort. On avait des cuillers dans toutes les maisons avant. A Poplar on en avait aussi ; mais crac ! un beau jour tout a été effarouché.
_ Ah! ma foi, reprit Kay, je m'en passerai bien de votre bouillon, du moins ce soir. J'ai eu mieux que cela moi ! j'ai eu du rhum ; deux verres et un morceau de poudding, du vrai poudding de Noël...
_ Mais diras-tu enfin ce que tu caches dans ta casquette ? interrompit l'affamé qui avait dévoré la moitié de mon pain.
_ Deux tartines, répondit Kay, ajoutant généreusement : Tenez, partagez-vous cela et que quelqu'un me donne une pincée de tabac.

Kay se montra bon enfant; il raconta des histoires de vols et de voleurs ; il parla d'une certaine coupe ou tasse d'argent qu'il avait reluquée, et dit qu'avant la fin de la semaine il saurait bien l'escamoter, tant pis s'il en attrapait pour ses sept ans ! La coupe valait dix livres sterling au bas mot, et il savait un endroit où il pourrait la fondre en dix minutes. Il faisait cette déclaration tout haut sans le moindre embarras. Un autre gentleman de même acabit ne se gêna pas davantage pour annoncer qu'il venait de voler une serviette dans la salle de bain.

« Bonne affaire, disait-il ; elle est encore comme neuve. »
_ Contez-nous donc une gaudriole, Kay, dit quelqu'un.

Kay ne se fit pas prier. Il raconta des gaudrioles d'un caractère si accentué qu'un des honnêtes indigents du bout de la salle se leva sur son grabat et déclara qu'il allait écraser la tête du jeune drôle, s'il ne se taisait. Mais Kay continua sans broncher jusqu'à ce que ses admirateurs eussent assez du plaisir qu'il leur procurait.

_ Maintenant, fit l'infatigable petit vaurien, si nous jouions à ne pas jurer?

La proposition fut adoptée.
Le piquant de ce jeu me sembla reposer sur l'impossibilité où était chacun de ces jeunes gentlemen de faire une demi-douzaine d'observations sans y intercaler un blasphème. Or, pour donner sans doute plus d'animation au jeu, c'était à qui d'entre eux se ferait prendre le plus souvent. L'amende pour chaque juron était un coup de poing. Le jeu eut un succès étourdissant. S'échauffant à l'action et indifférents aux coups, les joueurs luttaient entre eux d'audace, et au bout de quelques minutes la section des agités de l'hôpital des fous de Bedlam n'aurait pu donner un spectacle pareil à celui qui se passait sur les paillasses placées derrière moi.
Grâce à ces aimables passe-temps, les heures s'écoulèrent et, à ma grande joie, j'entendis les douze coups de minuit sonner à l'horloge de la paroisse. Peu à peu le bruit diminua, et il sembla qu'enfin tout le monde dormait.
Le silence n'était plus troublé que par le claquement de la toile fermant l'huis, qui battait sous l'effort de la bise.
Mais cette paix relative devait être de courte durée.

_ Voilà encore du monde pour vous, Daddy ! cria le concierge, dont on entendait très bien la voix.

Au bout de deux minutes, entrèrent par la déchirure de la toile, une bande de vauriens, les uns avec des couvertures et pas de chemises, les autres avec des chemises et pas de couvertures. Tous ces mauvais drôles firent irruption parmi les dormeurs, marchant sur ceux-ci, envoyant ceux-là à tous les diables, tirant les couvertures de tous ; et quand, par hasard, ils trouvaient un malheureux qui avait cru pouvoir s'attribuer deux sacs de paille au lieu d'un, ils le jetaient de côté sans autre forme de procès, et prenaient possession du matelas supplémentaire.
Enfin un dernier retardataire signala son entrée par un pas seul des plus grotesque. Sa couverture sur les épaules, en guise de manteau, il s'avança les bras arrondis, en pirouettant sur lui-même, et en chantant un couplet qui obtint un succès désopilant, et fut répété en chœur.
Peu à peu, le forcené ayant clos sa chanson par un juron, se tut, et ses auditeurs ne tardèrent pas à s'endormir.
Cinq heures sonnèrent, puis six heures. Alors m'arrivèrent les bruits du dehors, bruits cent fois les bienvenus ! Une demi-douzaine de cloches de fabriques appelaient les ouvriers au travail, mais mes compagnons n'étaient pas des travailleurs, et ils continuaient de ronfler. Quelques instants plus tard j'entendis la voix de Daddy, qui causait dans la cour avec un autre oiseau matinal de son espèce.

_ Ding ! c'est l'heure qui sonne à l'horloge du workhouse. — Allons éveiller notre monde, cria Daddy.

J'étais déjà debout — je veux dire sur mon séant, — désireux d'assister à la résurrection de tous les fantômes empaquetés que j'avais autour de moi. Mais la cloche eut beau sonner, tous faisaient la sourde oreille. Ils ne bougèrent que quand deux des indigents, à poste fixe dans la maison, se présentèrent à la fente de la toile, portant les paquets. « Numéro 32! numéro 28! » Un peu de temps se passa avant qu'arrivât le tour du numéro 34, qui était le mien. Cette circonstance me permit d'observer mes voisins. Les honnêtes pauvres diables dont j'ai parlé s'empressèrent de se vêtir, mais les mauvais sujets y apportèrent beaucoup moins de hâte. Les uns se mirent à fumer une pipe matinale ; d'autres, nus comme des vers, préludèrent au déballage de leurs habits par une chasse aux insectes.
Aussitôt que j'eus mon paquet, j'endossai mes vêtements. Deux minutes après j'étais dans la cour.

Le déjeuner précéda le travail ; ce déjeuner se composait d'une tranche de pain et d'une écuellée de bouillie claire, et qui eût été insipide sans son amertune.
Il était huit heures passées ; et comme je savais que chaque homme devait à l'établissement une somme de travail avant sa sortie, j'avais hâte de commencer. Le travail que nous avions à faire était de tourner les manivelles. Les manivelles dont il a été parlé déjà, s'adaptaient à une série d'axes de fer traversant le dortoir et allant mettre en mouvement, de l'autre côté du mur, les meules d'un moulin à farine. Les individus de passage, — ceux qui ne sont pas internés dans la maison,— ont, pour payer l'abri qu'il ont reçu pendant la nuit, à moudre à eux tous quatre mesures de blé. Dès que nous fûmes à l'œuvre, le surveillant se retira, nous laissant faire à notre fantaisie, fantaisie dont l'exercice n'eut plus d'autre correctif que la visite du meunier. Une ou deux fois il se montra inopinément sur le seuil de la porte, en disant: «Allons, mes enfants un peu de courage ! » Puis il disparaissait.
Aussitôt qu'il avait disparu, la moitié de la bande quittait les manivelles et faisait ce que bon lui semblait. Les uns fumaient, les autres raccommodaient leurs habits ; l'un d'eux, qui était tailleur, opérait sur le fond du pantalon d'un de ses amis, allongé à plat ventre à cet effet. Des flâneurs se promenaient les mains dans les poches, discutant les nouvelles du jour et jouant de mauvais tours au petit nombre des travailleurs. Une plaisanterie de haut goût, fort appréciée de la galerie, consistait à prendre un bout de chiffon, à l'enduire de cambouis aux axes des manivelles, et a l'appliquer inopinément sur l'œil de quelqu'un.
La conséquence de tout ceci, c'est que les meules tournaient lentement. Lorsqu'elles s'arrêtaient tout à fait, le meunier entrait. Alors chacun reprenait son poste. Les manivelles se remettaient à tourner avec fureur, et les exhortations du meunier se perdaient dans un torrent d'invectives, ou dans un chœur improvisé, tel que celui-ci :
Aux branches d'un prunier.
Nous pendrons le meunier ;
Nous pendrons le meunier !
Hourra ! hourra !
Enfin la partie honnête de la troupe se montra pressée de finir la tâche et de quitter la maison. Quand le timbre eut sonné pour le quatrième fois, que la porte de la cour nous fut ouverte, et que nous fûmes libres de partir, il était onze heures. J'avais vu ce que je voulais voir ; je m'échappai joyeux par les rues.
Voilà, certes, un récit fort édifiant.
Daniel Arnauld, Journal des Voyages et des Aventures de Terre et de Mer (n°487, Dimanche 7 novembre 1886)
 
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